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Caroline Dayer. Genève, octobre 2016 (David Wagnières)

Analyse

Le pouvoir de l’injure

Entre celles qui perdurent et celles qui gravitent en obsolescence programmée, les injures reflètent un indicateur socio-économique. Caroline Dayer, experte de la prévention des discriminations, vient de publier un ouvrage sur le sujet

Cet article fait partie de l’édition spéciale «Les femmes font Le Temps», écrite par une cinquantaine de femmes remarquables, et publiée le lundi 6 mars 2017.


L’injure a le pouvoir de blesser et de dévaloriser. Utilisée comme un signe de ponctuation, elle est banalisée mais pas banale. Elle désigne et assigne, personnellement et collectivement. Elle laisse des blessures en héritage, touche en plein cœur et marque le corps, au fer rouge. Plaque tournante du trafic des violences ordinaires, l’injure se tapit comme un sniper, elle prend par surprise et au dépourvu, au piège et assiège.

Le spectre de l’injure capture et fait raser les murs. Drone de la police du genre, il plane comme une épée de Damoclès et sonne comme un rappel à l’ordre patriarcal quand il s’abat. Instrument de contrôle et outil de sanction, l’injure participe de l’artillerie des oppressions. Du trottoir au miroir, dans ses ricochets répétés, elle défigure et préfigure la toile d’araignée dans laquelle les proies sont «attrapées par la chatte».

Face aux discours haineux

S’ériger face aux discours haineux et à la rhétorique injurieuse conduit à diverses accusations: celle de manquer d’humour voire d’être frigide, celle d’exagérer, celle d’être hystérique, celle de vivre au pays des bisounours. Pourtant, ce sont précisément les discriminations qui sont dénoncées et qui ne dépeignent en rien des ventres de peluches colorées arborant une fleur ou un soleil.

Ce sont bien des arcs-en-ciel qui ont été fusillés à Orlando et une bulle de liberté qui a éclaté. Le passage sous silence du caractère homophobe et transphobe de la plus grande tuerie de masse dans l’histoire des Etats-Unis fut assourdissant.

Pas de fait alternatif au viol

Les pierres comme l’acide continuent d’être jetés au visage de femmes injustement considérées comme infâmes. Il n’y a pas de fait alternatif (alternative fact) au viol, il n’est pas un «accident». En temps ordinaire ou de guerre, il constitue une arme de destruction massive. Face aux flots de fausses informations (fake news), l’urgence est à la pensée et à la critique étayée.

L’injure n’est que la pointe de l’iceberg des violences sexistes et sexuelles qui se déclinent de façon plus ou moins audible, visible et dicible, des préaux aux réseaux sociaux, de la rue au stade de foot, du bar au foyer, du contexte professionnel à l’arène politique. Elle ne laisse aucun espace indemne et prend chair dans toutes les sphères.

Dénigrer le féminin

Les injures sexistes, homophobes et transphobes règnent au sommet du hit-parade; elles ont en commun de dénigrer ce qui est considéré comme féminin dans une société donnée. Le harcèlement de rue et au travail, le déni et les coups, les inégalités salariales et les attaques envers le droit des femmes à disposer de leur corps ne sont pas des électrons libres mais des expressions du sexisme. Ce dernier – en tant que système idéologique hiérarchisant – ne fonctionne pas de manière isolée mais s’articule notamment avec le racisme, le classisme, l’hétérosexisme.

Entre celles qui perdurent et celles qui gravitent en obsolescence programmée, les injures reflètent un baromètre géopolitique, un indicateur socio-économique. Elles tracent des barrières et charrient des stigmatisations. Le fait de traiter une ministre de guenon en lui criant de manger sa banane témoigne de leur ténacité et de leur impunité. L’injure dit davantage de la personne qui la profère que de sa cible.

Indignation collective

L’injure force à l’armure, forge la posture et entraîne le combat. Elle provoque le refus de sa légitimation. Elle appelle à l’indignation individuelle et à la mobilisation solidaire. Elle devient un pivot de révolte, un vecteur de contestation. Elle cristallise les énergies et ravive les combats ancestraux.

Le sexisme n’a pas de frontières et c’est aux discriminations qu’il s’agit de barrer la route et non à l’égalité. Des situations de vulnérabilité aux luttes émancipatrices, de résistance en créativité, le problème consiste à continuer d’estimer que ce sont les femmes le problème. Il s’agit de rappeler que le gène de l’aspirateur n’existe pas, celui du talon aiguille non plus.

Construire des ponts et non des murs

Quant aux aiguilles à tricoter, elles ne devraient pas avoir à servir la clandestinité de l’IVG mais à confectionner des bonnets bigarrés. Des vagues féministes aux ressacs au goût de backlash, de divergences en convergences, la vivacité et la diversité des courants poussent à récuser les horizons éborgnés et la (re) production de dominations, à cultiver les mémoires et faire l’histoire.

Les manifestations qui marchent dans les traces pionnières des différents fuseaux horaires œuvrent pour davantage de justice sociale. Elles visent à construire des ponts et non des murs. Ce 8 mars 2017 est marqué par le travail souterrain du quotidien qui se mue en pancartes à travers les océans, confluant vers le respect des droits humains et activant des sillons de coalition.


Vernissage et signatures de Caroline Dayer: «Le pouvoir de l’injure. Guide de prévention des violences et des discriminations» (2017, Aube) et «Sous les pavés, le genre. Hacker le sexisme» (Sortie en Poche de l’édition revue de 2014, Aube)

Le 8 mars de 18h30 à 20h30, au Bal des Créateurs (Rue de l’Arquebuse 25, Genève)

Le 1er avril de 15h à 17h, à la Liseuse (Rue des Vergers 14, Sion)

Au Salon du livre de Genève

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