Le Conseil d'Etat genevois a annoncé à grand renfort de superlatifs l'aménagement du futur «Manhattan» du bout du lac avec les neuf tours qu'il ambitionne d'y élever.

Applaudissons ce gouvernement qui, contrairement à ses prédécesseurs, ose ce que les citoyens attendent depuis si longtemps, à savoir que l'on se mette à façonner l'avenir de Genève et que les autorités cessent de se contenter de le subir. Un gouvernement qui de surcroît se dit prêt dans ce but à mener les modifications des lois actuelles en matière d'aménagement et de logement, ces lois qui ont glissé le canton dans une camisole de force paralysante et qui ratatinent son avenir.

N'empêche que ce projet laisse aussi un sentiment de malaise. Il prévoit en effet la création de 20 000 emplois, c'est-à-dire la nécessité de loger au minimum 15 000 nouvelles familles. Où le Conseil d'Etat prévoit-il de le loger? En France voisine? Dans le canton de Vaud? Car les 6000 nouveaux logements dont il est fait état dans les plans ne suffiront pas.

Le silence qui est maintenu autour de cette interrogation est aussi surprenant qu'inquiétant pour celui qui se rappelle que la crise grave des finances publiques genevoises est essentiellement due à trente années de politiques absurdes en matière d'aménagement du territoire et de construction de logements. Des politiques qui, au prétexte de la sauvegarde de la zone agricole et de l'ambition affichée de remplacer en ville les secteurs de villas par des immeubles, ont conduit à un effondrement de la construction d'habitations et à «l'exportation» de dizaines de milliers de contribuables qui pourtant restent occupés à Genève. Il faut savoir que jamais depuis un demi-siècle on n'a remis aussi peu de logements à la population qu'en 2006.

C'est ainsi qu'aujourd'hui le quart des personnes travaillant dans le canton habitent hors de ses frontières et que l'administration fiscale vaudoise encaisse annuellement entre 300 et 400 millions de francs sur les revenus et la fortune des employés des entreprises genevoises, de ceux qui logent et consomment entre Coppet et Morges.

Un constat qui pourtant ne retient pas le conseiller d'Etat Robert Cramer (est-ce le réflexe anachronique du vieux militant des Verts ou parce qu'il voit d'abord dans le déséquilibre emploi/habitat du projet Praille-Acacias un moyen de justifier les coûts très élevés du CEVA, ce RER pour frontaliers?) de retomber dans une facilité incompatible avec les enjeux et de mettre d'emblée et inutilement en opposition ce projet d'urbanisation dense et la protection de la zone agricole. «Acceptez Praille-Acacias sinon…!»

Une attitude inexcusable pour un ministre qui sait que si Genève va être forcée, au titre de la RPT, de supporter désormais chaque année entre 150 et 200 millions de francs de charges supplémentaires c'est précisément à cause des deux politiques désastreuses stigmatisées plus haut.

Pourquoi M. Cramer ne dit-il pas clairement, au moment où chacun commence à se rendre compte que le Conseil d'Etat ne parviendra pas à redresser les finances publiques sans augmentation des recettes fiscales ou sans réduction des prestations, qu'il faut certes construire les 6000 logements de Praille-Acacias mais également construire en campagne, là où l'agriculture n'est plus rentable, ceci afin de réduire ou au moins stabiliser le nombre des pendulaires et d'accroître les rentrées fiscales du canton par l'élargissement du nombre des contribuables?

Voir loin et haut, oui. Mais en largeur aussi.

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