Opinion

Prédateurs et biodiversité en Berne

OPINION. Le professeur Raphaël Arlettaz dénonce la cécité des autorités politiques en matière de défense de la biodiversité en Suisse, un pays à la traîne en comparaison européenne

Mardi 5 juin, Journée mondiale de l’environnement. Le Conseil des Etats attaque la révision de la loi sur la chasse et la protection des oiseaux et des mammifères sauvages. L’intention de la (courte) majorité de la haute chambre est clairement de démanteler l’appareil législatif qui protège certaines espèces, rares et donc menacées, qui nous causent parfois quelques tracas.

Comme le castor qui abat un pommier à défaut de rivières accueillantes offrant un cordon boisé riverain. Comme le lynx qui exceptionnellement croque un cabri. Ou encore comme le loup qui s’égare parfois parmi les moutons. Et même le cygne tuberculé se transformerait, de temps à autre, selon nos parlementaires, en grand ennemi du peuple helvétique!

La Suisse dans le rôle du cancre

Mercredi 6 juin, Hôtel Bellevue, Berne: la Plateforme intergouvernementale politique et scientifique pour la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) se réunit pour remettre son rapport sur l’état de la nature et des bénéfices fournis à l’homme par la biodiversité dans la région Europe et Asie centrale. Résultat de trois ans d’analyses par 120 experts originaires de 36 pays, dont plusieurs académiciens suisses, ce rapport (réalisé en simultané également pour les Amériques, l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et l’Océanie) démontre ce que l’on sait dans les grandes lignes déjà (mais qu’il est utile de répéter): la nature et la biodiversité se portent mal partout (y compris en Suisse qui joue un rôle de cancre en la matière), et leur état ne fait qu’empirer, mettant à mal le socle même sur lequel tout repose, y compris et surtout notre économie.

Entre scientifiques et agents gouvernementaux, dans le grand salon baroque du Bellevue, on s’évertue donc à esquisser des solutions pour faire en sorte que les politiciens, ici et ailleurs, prennent enfin au sérieux les enjeux biodiversitaires.

Une majorité au sein des deux chambres persiste à percevoir la nature, encore et toujours, sous l’angle de l’ennemi à maîtriser

Contraste et discrépance saisissants entre ces deux Berne, à un jour d’écart, dans deux bâtiments se jouxtant! Tout cela n’est-il pas finalement très emblématique de notre petite Suisse – nombril de l’Europe à défaut d’être au centre du monde – qui s’évertue à jouer parmi les grands? Ouverte sur les affaires et le business internationaux, mais peu réflexive, étriquée et repliée sur elle-même, et incapable de faire face aux vrais défis parmi les affaires plus spécifiquement domestiques…

En quête de visionnaire pragmatique

Car nous noterons un vrai paradoxe au sein de nos dirigeants politiques: les rares fois que nos parlementaires fédéraux débattent vraiment de nature et de biodiversité, c’est principalement pour tenter d’affaiblir, voire d’abolir le statut de protection dont bénéficient certains de nos prédateurs. On peut en conclure qu’une majorité au sein des deux chambres persiste à percevoir la nature, encore et toujours, sous l’angle de l’ennemi à maîtriser, sinon à éliminer.

Il y a ici un énorme travail didactique à entreprendre: montrer à nos politiciens, notamment à ceux imprégnés d’un conservatisme qui a des relents de XIXe siècle, que la nature est source de la vraie vie, de notre prospérité et de notre bien-être. A ce titre, la biodiversité mérite une attention autre que celle, déconstructiviste et méprisante, que veulent bien de temps à autre lui consentir une majorité de nos sénateurs et députés fédéraux. Il nous faut plus de politiciens pionniers avec une perception aiguë des enjeux clés actuels et du monde de demain, de vrais visionnaires pragmatiques.

En somme, des politiciens qui, en sus de leur droit légitime car démocratiquement acquis de décider, prennent enfin au sérieux leur responsabilité de s’informer à l’aune des connaissances les plus récentes. Sans cela, une certaine forme de schizophrénie continuera à sévir. Car financer à grands frais la recherche scientifique tout en en ignorant les acquis majeurs, en réfutant les conclusions et les recommandations de la science, est une entreprise non durable qui, plus que tout, dilapide l’argent du contribuable.

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