Éditorial

La préférence indigène, cette expérience à risques

ÉDITORIAL. Notre éditorialiste doute de l'efficacité de la préférence indigène, dont la mise en pratique soulève de gros problèmes. Elle en souligne le risque politique: offrir un boulevard à la nouvelle initiative de l'UDC visant à résilier la libre circulation des personnes

Les responsables RH de Suisse sont voués à de sérieux maux de tête. A partir du 1er juillet, les employeurs seront en effet tenus d’annoncer aux offices régionaux de placement (ORP) les postes vacants dans les professions marquées par un taux de chômage de 8% ou plus. S’ils manquent à leurs obligations, ils encourent une amende salée, jusqu’à 40 000 francs.

Cette nouvelle loi découle d’un vote fameux, l’adoption de l’initiative «Contre l’immigration de masse» de l’UDC, et de son application élaborée par le parlement fédéral. On a beaucoup parlé de «préférence indigène light». Mais ce dispositif sera-t-il si digestible que cela? Notre enquête montre qu’au bout de la chaîne, les problèmes pratiques s’accumulent tant pour les employeurs que pour les cantons.

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La préférence indigène est ainsi promise à des débuts difficiles, voire chaotiques. Pourtant, vous n’entendrez que peu de milieux pousser de hauts cris. Et pour cause. La majorité politique qui a élaboré ce dispositif sous forte pression ne saurait se montrer critique aujourd’hui. Elle veut donner une chance à ce rejeton si traumatisant à accoucher. Les patrons et les cantons savent pour leur part qu’ils ont échappé au pire. Une application à la lettre de l’initiative de l’UDC – avec le retour des contingents – aurait été encore plus lourde à mettre en œuvre. Et les associations patronales qui se sont tenues en retrait durant la campagne précédant le vote du 9 février 2014, jugeant à tort l’initiative de l’UDC trop extrême pour l’emporter, ont dû faire leur autocritique.

Si certains employeurs avaient embauché davantage de main-d’œuvre locale par le passé – notamment dans des professions comme plâtriers, qui accusent 11% de taux de chômage quand la moyenne nationale est inférieure à 3,5% –, ils n’en seraient sans doute pas là. Dans cette affaire, leur responsabilité reste engagée. Le net recul du solde migratoire enregistré en Suisse en 2017 semble davantage traduire la reprise économique de plusieurs pays européens qu’une prise de conscience généralisée.

Il n’en demeure pas moins que, dès cet été, la préférence indigène se présentera comme un obstacle à la compétitivité de l’économie suisse pour des effets qui restent encore à prouver. Ce ne serait pas aussi grave si l’UDC ne se tenait pas en embuscade avec sa nouvelle initiative visant à résilier l’accord sur la libre circulation des personnes et, avec lui, le bouquet des premiers accords bilatéraux. En cas d’inefficacité de la préférence indigène, ce parti qui est pourtant à l'origine de cette loi ne manquera pas d’en faire un argument. En ce sens, la loi élaborée par le parlement fédéral reste une prise de risque politique, offrant tout au plus un répit sur le front migratoire.

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