«Depuis deux semaines, la très forte progression du télétravail a causé des sueurs froides aux opérateurs en Suisse. Pour l’instant, les réseaux ont tenu bon, mais on a frisé le shutdown à diverses occasions», a pu constater le site LeMatin.ch. Aussi, pour «faire face à la surcharge», le Conseil fédéral a-t-il décidé de «limiter le temps consacré aux loisirs: films, YouTube et autres sites seront touchés. Sauf le dimanche.»

45 minutes maximum

Concrètement, comment cela va-t-il se passer? A partir de demain, le 2 avril, «les connections dites «de divertissement» seront restreintes». «L’accès aux plates-formes qui proposent des films et des séries (comme Netflix ou Canal +), qui cause la plus forte pression», sera limité. Quarante-cinq minutes «par jour et par adresse IP», pas une de plus.

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On peut donc heureusement constater dans ce grand malheur nécessaire que les Fournisseurs d’accès internet (FAI), chargés par Berne de mettre en œuvre ces mesures coercitives, ont bien calculé: trois quarts d’heure, c’est exactement «la durée d’un épisode de série». Consolation: «Un film plus long pourra se regarder sur deux ou trois jours.»

Un scoop, en fait

«Techniquement, le procédé est facile à réaliser. Lorsqu’une adresse IP se connecte, un compte à rebours s’enclenche. Une fois arrivé au bout, une notification apparaît, signifiant que le temps imparti est écoulé.» Et la connexion lâche! Hum… C’est quoi, cette arnaque? diront les plus connectés-addicto-confinés d’entre nous. Et ils sont nombreux, j’en vois au fond qui font semblant de cacher leur désespoir et de croire à ce bel élan de solidarité envers les télétravailleurs. Et «–euses», rappelle Mme Poisson, de concert avec Eric Felley qui sort ce scoop sur le site orange.

Quelle audace, quelle témérité de se lever ainsi contre la toute-puissance des GAFAM! Quelle politique subversive de se moquer ouvertement de cette si belle entreprise qu’est Google qui, selon L’Union, a courageusement, elle, «décidé de renoncer à ses traditionnelles blagues à cause du Covid-19». Aussi anticonformiste soit-elle. Et de bien s’en glorifier d’habitude, au grand agacement de la gauche anticapitaliste. Bel acte d’humilité, quels vaillants cœurs de cette Toile qui ne saurait se transformer en filet de pêche.

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«Notre but premier à l’heure actuelle est d’aider les gens, alors gardons nos blagues pour avril de l’année prochaine, qui sera sans nul doute bien plus joyeux que celui-ci», a expliqué la directrice du marketing du géant de silice, Lorraine Twohill, dans un émouvant e-mail interne repéré par le site BusinessInsider.com et relayé par son confrère TheVerge.com. Qui ne perdent rien pour attendre. Comme vous, qui gaspillerez du précieux temps de divertissement sur internet, une minute sur les 45 qui vous sont désormais autorisées, en regardant ceci:

Las, «face au contexte actuel […], une marque peut-elle oser un poisson d’avril»? Bonne question. Car «en ce moment, […] il faut être hyper précautionneux de tout ce qu’on dit», détaille Séverine Autret, directrice générale d’une agence de com' parisienne interrogée par le HuffingtonPost.fr. «Des choses parfaitement dans la tonalité et normales il y a trois semaines ne sont parfois aujourd’hui plus acceptables. Ça pourrait être mal interprété par les consommateurs, même s’il n’y a aucune mauvaise intention au départ.»

Cinq ans de prisons en Thaïlande

Fini de rire, donc. L’agence Belga rapporte même que «le gouvernement thaïlandais a prévenu mardi que les blagues […] à propos du nouveau coronavirus seraient passibles d’une peine allant jusqu’à cinq ans de prison», dans le but louable de ne pas propager de fake news»: «Partout dans le monde, des personnes souffrent de l’épidémie de Covid-19, et c’est une raison suffisante pour […] ne pas l’utiliser comme une farce ou une blague.»

Décidément, pour tous ceux qui pensent que la seule bonne nouvelle de l’année 2020 est que l’année 2020 est annulée, il n’y a plus qu’une certaine mare aux canards où aller barboter pour choper quelques maigres alevins ou un improbable supermarché où courir se procurer un hareng qu’on accrochera subrepticement dans le dos de son voisin de confinement en respectant la distance sociale et en n’éternuant pas sur ses nageoires. Comme on le faisait si joyeusement autrefois, lorsque les habits étaient plus larges, que les victimes ne s’en apercevaient donc pas tout de suite – quelle poilade! – et que ladite poiscaille devenait de plus en plus gluante et puante.

D’ailleurs, nous apprend La Libre Belgique, en cette nation qui est donc tout sauf drôle, que «cette tradition s’est retrouvée à l’ordre du jour du Conseil national de sécurité» du Plat Pays. «Juste après avoir discuté de l’éventualité de mettre en place un système de visite domiciliaire chez ceux qui ne respecteraient pas le confinement, les membres du Conseil ont évoqué le fait d’interdire aux médias de publier leur «poisson», «parce que quand même, ce n’est pas le moment. Et en plus, les gens ne pourront pas se coller des poissons dans le dos hors du cercle familial, alors c’est un peu nul. Le poisson d’avril, c’est pour tout le monde ou pour personne», aurait argumenté un ministre qui préfère rester anonyme.»

Un pangolin d’octobre?

Ne cherchez pas non plus de poisson dans les articles du jour d’ArcInfo, à Neuche, «on n’y a même pas pensé», avoue Eric Lecluyse, rédacteur en chef online. «On aurait pourtant aimé en débattre cette année encore dans la rédaction, […] on aurait fini par trouver le truc décalé qui aurait mis tout le monde d’accord. Juste assez gros pour sauter aux yeux des lecteurs attentifs. Pas trop sensible, histoire de ne vexer personne. Cette fois pourtant, allez comprendre pourquoi, le poisson ne mord pas. […] En ce printemps, rien ne fleurit comme avant. […] Alors voilà, on passe notre tour pour cette fois. Promis, on trouvera d’autres occasions. On fera ça dans quelques mois, pourquoi pas en octobre. On n’a qu’à appeler ça un pangolin d’octobre.»

De Meringue à Entrelacs-Est

Bon, y en quand même d’autres qui ont osé transgresser le tabou de la couronne. Valérie Droux, par exemple, a rapporté ce mercredi matin dans sa revue de presse de RTS-La 1re que le Journal du Jura avait rebondi autour du débat biennois sur la présence de noms en allemand et en français sur les panneaux de signalisation du nouveau tronçon de l’A9. La règle serait généralisée à tout le canton, et l’Oberland bernois servirait de «poisson-pilote». Brienz serait donc aussi Brillance, Interlaken-Ost Entrelacs-Est, ou Meiringen Meringue. Même si, a ajouté le facétieux David Berger:

Meringue, ça devrait être à côté de Gruyères, non?

Enfin, selon les informations de 20 Minutes, l’Alpen-Liga «est une affaire paquetée. L’Association suisse de football (ASF) et l’Österreichischer Fussball-Bund (ÖFB) ont signé un pacte – par fax! – qui scelle leur union pour cinq ans au moins. L’affaire était déjà emmanchée depuis des mois, […]. La pandémie du coronavirus n’aura fait qu’accélérer l’affaire.» Et ça, c’est vrai. Entre voisins montagnards, il faut savoir s’aider.

Bons baisers de Montréal

Alors, dans cet océan de choses qu’on trouvera – au choix – drôles/déplacées/tristes/non mais allô, on va où là?, un chroniqueur du Journal de Montréal souhaiterait ceci: «J’aimerais qu’au moment où vous lisez ses mots, vous soyez soulagés. J’aimerais que ce matin, vous, moi, le reste de la planète, on ait appris la vérité à propos de cette pandémie et que finalement tout ça ne soit que le plus gros poisson d’avril de l’histoire de l’humanité. […] J’aimerais vous dire de vous organiser un gros BBQ dans votre cour avec tous ceux que vous aimez, pour leur parler à quelques pouces de distance, les serrer dans vos bras, leur donner des câlins et des bisous.»

Mais il ne le peut pas.


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