Décidément, la jalousie envers les «forts en thème» ne cessera jamais. Ce sentiment d’envie mêlée de répulsion permet tous les coups bas envers les premiers de classe, autorise les railleries sur leurs petits ou gros défauts, et s’accompagne du désir malsain de les voir ­chuter.

Aujourd’hui, à l’échelle des nations, c’est l’Allemagne qui tient ce rôle ingrat. Pensez! Le pays actuellement le plus valeureux de l’UE s’est permis, il y aura bientôt 25 ans, de mener avec succès une réunification («le tournant», dit-on là-bas) porteuse de grands dangers, tant l’économie est-allemande était délabrée. Elle en a payé le prix avec un long marasme jusqu’en 2005. Mais elle a redressé la barre, aussi bien au niveau de sa dette que de son déficit public, qui est aujourd’hui de – 0,2% contre +4,8% en France, par exemple. En outre, c’est un social-démocrate qui a pris les mesures nécessaires à cette embellie, et non pas une Dame de fer conservatrice comme en Grande-Bretagne. Difficile de trouver à y redire, donc.

Mais José Manuel Barroso, président d’une Commission européenne de plus en plus décriée, a annoncé mercredi, lors d’une conférence de presse, qu’il allait lancer une enquête approfondie sur l’Allemagne et ses excédents commerciaux. Il lui reproche d’avoir négligé de «dépenser» et de n’avoir pas encouragé la demande intérieure, ce qui aurait nui à ses partenaires commerciaux. Ainsi, l’Allemagne ne devrait pas son succès à la sagesse de ses lois ni au courage de sa population, mais elle aurait «profité» de la construction européenne, indûment est-il sous-entendu. Elle serait donc responsable, en partie du moins, de la crise qui frappe l’UE.

Voilà une musique que la Suisse connaît bien, elle qu’on accuse toujours de ne pas mériter sa prospérité et de l’avoir usurpée par toutes sortes de moyens discutables. Nous nous étonnons de partager désormais ce genre de critiques avec une Allemagne qui, contrairement à nous, fait partie de l’Union. Pourtant, les causes du succès sont les mêmes: des lois-cadres très similaires, une paix du travail équivalente grâce au principe du partenariat social, une formation professionnelle qui ne laisse (presque) personne au bord du chemin, une organisation politique décentralisée… En plus, chez nos voisins, une retraite à 67 ans et des salaires autrement plus bas que les nôtres. Au lieu d’en être, sinon félicitée, du moins approuvée, l’Allemagne essuie une détestation savamment entretenue, afin d’éviter aux mauvais élèves une autocritique salutaire et porteuse d’actions concrètes.

En outre, l’UE reproche à l’Allemagne d’empêcher la BCE d’agir en faveur de la croissance et de l’emploi, ce qui irait au-delà de ses prérogatives actuelles. Il faut dire que le dernier rapport du Trésor américain prône de répondre à la crise de la demande par la voie monétaire… autrement dit par la planche à billets. Voilà qui n’aura pas manqué d’inspirer tous les pays européens qui cherchent à sortir du marasme en s’épargnant les réformes structurelles que cela exige. Mais, entre dettes abyssales ici, révoltes sociales là, et bisbilles internes maintenant, l’Union européenne semble au bord de l’implosion.

mh.miauton@bluewin.ch

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