éditorial

Prendre la philanthropie au sérieux

Jamais les mécènes privés n’ont joué un rôle aussi visible dans le monde. Mais en Suisse, ce secteur reste entravé par une culture de la discrétion surannée

Que peut-on objecter au fait de donner son argent pour faire le bien et secourir son prochain? Et pourtant, la philanthropie en Suisse n’a pas bonne presse. Le secteur se plaint d’être ignoré des médias, qui ne parlent des mécènes que pour déplorer leur influence politique excessive (la NZZ, tout récemment), s’inquiéter du risque de blanchiment dans les fondations (Le Matin Dimanche, en 2016), ou spéculer sur la proportion de celles qui ne font rien tout en profitant d’exonérations fiscales. Certains représentants se plaignent d’une «dérive» de l’administration, qui s’apprêterait à noyer le secteur sous des contrôles étouffants.


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Impulsion sans précédent

Ce sentiment d’être mal-aimé est paradoxal. Car dans le monde, on n’a jamais autant parlé de philanthropie, le plus souvent en bien. Dans le sillage de milliardaires comme Bill Gates, George Soros, Mark Zuckerberg et autres magnats de la Silicon Valley, le secteur connaît une impulsion sans précédent. Il veut se poser comme laboratoire de nouvelles politiques dans la lutte contre la pauvreté, le développement durable ou l’éducation, grâce à des méthodes pionnières inspirées du privé: mesure d’impact, gestion entrepreneuriale, financements innovants…

Opacité, manque d’autocritique et propension à s’écouter parler empêchent la philanthropie d’être appréciée à sa juste valeur

A son échelle, la Suisse voit aussi émerger une philanthropie professionnelle, rajeunie et dynamique. Des fondations comme Wilsdorf à Genève ou Merian à Bâle jouent déjà un rôle central dans les infrastructures, la culture ou la politique sociale de leur ville. Une vraie bénédiction à l’heure où les budgets publics sont sous pression.

Silence «ridicule»

Le problème est qu’on ne le sait pas assez. Le secteur de la philanthropie suisse est pratiquement le seul et le dernier qui ne veut pas qu’on parle de lui. A quelques exceptions près – de plus en plus nombreuses heureusement –, s’assumer comme mécène en public reste de mauvais goût.

Opacité, manque d’autocritique et propension à s’écouter parler sont d’autres défauts qui empêchent la philanthropie d’être appréciée à sa juste valeur. Mais le problème le plus sérieux est l’absence de données accessibles. Le public a le droit de savoir combien les fondations donnent aux services de l’Etat, combien elles dépensent, et quel est le montant des exonérations dont elles jouissent. Toutes ces données existent mais ne sont pas centralisées ou demeurent secrètes, peut-être par peur que le flot des dons ne se tarisse s’il était divulgué.

Il ne s’agit pas de savoir en détail ce que donne tel ou tel mécène individuel. Ces informations sont privées et doivent le rester. Mais avoir une vue d’ensemble crédible du secteur est un préalable indispensable pour que la philanthropie puisse occuper la place centrale qu’elle revendique dans les politiques publiques.

Dossier Repenser la philanthropie

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