nouvelles frontières

Prendre Poutine au mot

Un coup de maître l’initiative de Vladimir Poutine pour neutraliser les armes chimiques de Bachar el-Assad et éviter des frappes américaines? Le président russe, en s’engageant face à la communauté internationale, a aussi pris un risque

Nouvelles frontières

La lettre de Vladimir Poutine adressée «au peuple américain et à ses dirigeants» par la voie d’une tribune publiée jeudi dans le New York Times est un bijou de rhétorique et un modèle de communication. On peut aussi penser que c’est un sommet d’hypocrisie, mais ce serait une erreur de juger qu’elle n’est que cela. Si elle frappe fort, c’est que son principal propos, la réaffirmation du rôle de l’ONU et de la légalité internationale comme garants de la paix mondiale, est difficilement contestable à l’heure de la globalisation. Elle irrite car elle appuie là où cela fait mal en soulignant les contradictions des Etats-Unis, la plus grande démocratie, qui, si souvent par le passé, ont recouru à la force au mépris de la majorité de la «communauté internationale». Elle est habile car elle met en demeure le président Barack Obama, qui a répété mardi dans un discours à la nation ne plus vouloir jouer les gendarmes du monde, d’accorder les actes à la parole.

Cette lettre personnelle – Poutine use du «je» – est tout aussi intéressante par ce qu’elle ne dit pas, ses omissions, ses demi-vérités ou ses mensonges. La légalité et la démocratie mondiale prônée par le chef du Kremlin feront sourire nombre de Russes qui aimeraient sans doute bénéficier du même traitement. L’accusation portée contre l’opposition syrienne de l’utilisation d’armes chimiques, en particulier le 21 août à Damas, ne repose sur aucun élément de preuve. Dénoncer la fourniture d’armes à la rébellion quand on est le principal soutien militaire au régime de Bachar el-Assad est périlleux. Railler l’«exceptionnalisme» américain quand sa propre assise politique repose sur le ressort nationaliste est absurde.

Mais Vladimir Poutine tend la main à Barack Obama, en qui il dit avoir aujourd’hui «davantage confiance». C’est important. En se plaçant sur un pied d’égalité avec la première puissance mondiale, le président russe marque des points chez lui. Et il en a besoin, son pouvoir est fragile et contesté. En offrant une alternative (sa lettre s’intitule «Alternative syrienne») à un président américain qui semblait engagé dans une voie sans issue face à son Congrès, Vladimir Poutine fait figure de maître d’échecs parvenant à court-circuiter le scénario de frappes contre son protégé syrien. Ce coup lui vaut l’admiration due au brillant stratège. Il renforce aussi le soupçon de double-jeu à l’égard d’un homme qui s’est montré par le passé moins civilisé dans ses actes et son langage.

C’est oublier que la solution russe pour mettre l’arsenal chimique de Bachar el-Assad sous contrôle de l’ONU n’est pas sans risque. En prenant à témoin la communauté internationale, c’est sa propre crédibilité que Vladimir Poutine met en jeu. Il a reconnu que son allié syrien possédait d’importants stocks d’armes chimiques. Il a prouvé qu’il pouvait faire plier Bachar el-Assad en le forçant à éliminer sa principale arme de dissuasion. Lundi, les experts de l’ONU présenteront un premier rapport d’investigation sur le gazage à Damas ayant provoqué la mort de centaines d’enfants. Si aucun coupable ne sera désigné, un faisceau d’indices pourrait bien rendre impossible la négation de l’identité du commanditaire de l’attaque. Que fera Moscou? A Genève, la Commission des droits de l’homme vient de renouveler sa demande d’accès au territoire syrien pour enquêter sur des crimes de guerre. Comment refuser cette requête de l’ONU alors que l’on accepte ses inspecteurs en armes chimiques?

Dans le dossier syrien, l’heure de vérité approche pour tous les acteurs. Si la Russie devait s’avérer de mauvaise foi en cautionnant une fois de plus le régime syrien par une menace de veto au Conseil de sécurité, elle pourrait en payer le prix. Les mesures dilatoires de Vladimir Poutine, comme le dénonce l’opposition syrienne, deviendront intenables. La menace de frappes, qui s’est avérée fort utile, pourrait dès lors devenir bien plus légitime aux yeux des Américains et de la communauté internationale. Non plus pour punir Bachar el-Assad, mais en vue de renverser son régime. Avant cela, il faut prendre Poutine au mot et espérer qu’il forcera son protégé à cesser le carnage d’une guerre civile dont il est le principal responsable.

En prenant à témoin la communauté internationale, c’est sa propre crédibilité que Poutine met en jeu

Publicité