Sous présidence suisse, l’OSCE peut être un médiateur idéal en Ukraine

Ce mardi, la cheffe de la diplomatie européenne, Catherine Ash­ton, a rencontré Vladimir Poutine à Bruxelles avant de s’envoler d’urgence pour une visite de 48 heures à Kiev. Cet empressement fait écho à l’accélération des événements en Ukraine avec la démission du gouvernement du premier ministre, Mykola Azarov. La semaine dernière à Davos, M. Azarov s’était déclaré en faveur d’une médiation internationale non partisane, excluant ainsi la Russie et l’Union européenne, et espérait pouvoir compter sur celle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dont la Suisse assure la présidence en 2014. Didier Burkhalter a répété à plusieurs reprises la disponibilité de l’organisation. La perspective d’une telle médiation est prometteuse à plusieurs titres, dans l’espoir de résoudre la crise ukrainienne bien sûr, mais aussi pour le développement de l’OSCE elle-même et le succès de la présidence suisse.

L’OSCE – créée en pleine guerre froide pour permettre aux deux blocs de promouvoir la sécurité en Europe – reste la plus grande organisation de sécurité régionale. Elle compte aujourd’hui 57 pays, dont quatre membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, et s’étend d’Ouest en Est entre Vancouver et Vladivostok. L’OSCE représente donc un cadre unique d’échanges au-dessus des divisions traditionnelles Est-Ouest et offre, selon Didier Burkhalter, «un toit commun pour les régions euro-atlantique et eurasiatique». L’organisation basée à Vienne est une véritable plateforme de dialogue: son Conseil permanent se réunit chaque semaine; les décisions y sont prises par consensus et ne possèdent pas de nature légale contraignante.

Ces caractéristiques font de l’OSCE un potentiel médiateur de choix dans la confrontation qui oppose le gouvernement ukrainien à une opposition qui se radicalise. Une résolution de ce conflit, dans lequel les antagonismes se superposent entre intérêts politiques régionaux et internationaux, nécessite que les acteurs impliqués adoptent une attitude consensuelle. De plus, l’Ukraine offre une opportunité rare à l’OSCE en demandant sa médiation. En effet, l’organisation a souvent peiné à convaincre ses Etats membres de profiter de ses structures.

La dernière décennie a vu nombre d’observateurs affirmer le déclin politique de l’OSCE, incapable de réaliser son potentiel dans l’arène diplomatique. La condition du consensus dans la prise de décisions a souvent mené à vider des résolutions de leur substance. Des considérations héritées de la Guerre froide constituent un autre obstacle. La Russie joue notamment un double jeu puisqu’elle participe activement aux différentes missions (notamment d’observation des élections) et, en parallèle, critique une prétendue partialité idéologique pro-occidentale, principalement à l’occasion de la Révolution orange ukrainienne de 2004. Cependant, les présidences kazakhe (2010), lituanienne (2011), ukrainienne (2013) et aujourd’hui suisse ont contribué à désamorcer ces tensions.

Il serait erroné de dire que l’OSCE traverse une crise existentielle. Malgré les critiques, l’organisation subsiste et aucun membre ne l’a quittée jusqu’ici. Son secrétariat et ses missions sur le terrain fonctionnent bien et leur financement est garanti. La crise à laquelle fait face l’OSCE concerne davantage sa crédibilité comme acteur diplomatique. Pourtant, c’est précisément de son pan diplomatique que dépend son impact. Elle est prédestinée à faciliter et promouvoir le dialogue entre ses membres, particulièrement ceux en conflit. Le véritable intérêt de l’organisation réside donc dans son potentiel comme acteur de médiation.

La Suisse peut tirer profit de sa réputation et de son expérience dans ce domaine pour diriger l’OSCE vers une politique plus proactive. La neutralité de la Suisse a permis de construire des relations de confiance avec les pays membres de l’OSCE. Sa relative petite taille la rend peu suspecte de poursuivre un agenda caché. Le fait qu’elle ne soit membre ni de l’UE, ni de l’OTAN assoit cette présomption de bonne foi et légitime une position volontariste à la tête de l’OSCE. En effet, cet organisme est relativement plus important pour la Suisse que pour des pays qui déploient leur influence dans ces autres formats.

La Suisse possède aussi le savoir-faire nécessaire. La promotion et le maintien de la paix ­constituent un axe thématique principal du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Cet objectif est inscrit dans la loi depuis 2004 et financé à hauteur d’environ 80 millions de francs annuels. Berne a développé des structures de promotion de la paix et de médiation telles que le Pool d’experts pour la promotion civile de la paix, les centres de Genève (GCSP, DCAF, CIDHG) et l’institut de recherche Swisspeace. Géographiquement, les régions prioritaires définies par le DFAE comptent notamment les Bal­kans, le Caucase et l’Asie centrale, toutes incluses dans l’OSCE. Les médiations qu’elle a menées entre la Turquie et l’Arménie, ainsi qu’entre la Russie et la Géorgie, tous membres de l’OSCE, confèrent à la Suisse une crédibilité unique.

La visibilité de l’organisation dans un rôle de médiateur doit constituer une priorité de l’année de présidence suisse. Didier Burkhalter pointe dans cette direction en affirmant dans le contexte de l’Ukraine que l’OSCE «dispose des outils et des mécanismes nécessaires pour agir comme un médiateur impartial dans de telles situations». Il sait que le succès de la présidence suisse s’évaluera à l’aune du renforcement de la crédibilité de l’OSCE et de son positionnement comme organisation qui compte.

Damian Rosset, doctorant à l’Université de Neuchâtel et cofondateur de Eurasian Dialogue. David Svarin, doctorant à King’s College London et Fellow auprès de Foraus – Forum de politique étrangère

L’organisation dispose des outils et des mécanismes nécessaires pour agir comme un médiateur impartial

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