Le Conseil constitutionnel a rappelé dans un communiqué publié dans la soirée qu’il était seul à avoir la compétence pour proclamer les résultats définitifs, signale Radio France Internationale , «une mise en garde à peine voilée à tous ceux qui, comme l’avait promis le camp Benflis, auraient l’audace de proclamer leurs propres résultats issus de leur propre compilation». Il n’y a donc pas eu de proclamation officielle certes, et les résultats devraient donc bien être annoncés cet après-midi seulement, après tous les décomptes. Pourtant dès hier soir, le représentant personnel du chef de l’Etat annonçait à Reuters, reprise par Le Figaro entre autres titres, que «Cela ne fait aucun doute, Bouteflika a remporté une victoire écrasante». Et des feux d’artifice ont déjà été tirés à Alger pour célébrer par anticipation cette victoire.

Fraude

Les titres sont ce matin sans ambiguité: «Bouteflika en passe de remporter un 4e mandat», lit-on un peu partout - le titre de la dépêche de l’AFP est unanimement repris, tant le maintien au pouvoir de «Boutef» ne fait aucun doute pour les observateurs. Selon Les Echos, «les premières indications officieuses jeudi à 22h faisaient état d’un raz-de-marée en faveur de Bouteflika». Cousue de fil blanc, cette élection? Le quotidien francophone El Watan parle d’un «scrutin dénué de crédibilité», dénonçant la fraude qui «a toujours régné sur les élections algériennes». Ses journalistes ont été pris en chasse alors qu’ils avaient repéré des cas de fraude justement. «Notre histoire nationale retiendra cette date comme celle d’un grand crime contre la nation au moyen du viol des consciences», dénonce d’ailleurs Ali Benflis dans une déclaration écrite relayée toujours par El Watan. «Je m’opposerai, de toute mon énergie, à ce coup de force électoral», poursuit-il, sans toutefois appeler à manifester.

Le trucage des élections en Algérie, que Le Monde appelle «un mal incurable». Même dans les bureaux français: 19 heures: «La presse indésirable lors de l’opération du dépouillement, s’indigne ainsi le site Algerie Express, qui couvre en direct l’élection: le correspondant d’A.E s’est vu interdire l’accès au bureau de vote pour assister à l’opération de dépouillement à Sochaux/ Montbéliard. Devant l’insistance de notre correspondant, le vice-consul, responsable du centre, a fait valoir des instructions fermes venant des services de l’ambassade et du consulat de Besançon concernant la présence de la presse lors du dépouillement». Un scrutin «entre-bouderie, violence et mascarade» selon L’Alsace. L’envoyée spéciale de El Mundo a d’ailleurs noté hier une très faible mobilisation des électeurs pour un scrutin joué d’avance, et sous surveillance: « L’affluence des votants a été très faible ; il y avait plus de policiers que d’électeurs. Les hélicoptères survolaient la ville d’Alger et les forces de l’ordre patrouillaient dans les principales ruelles en groupes de cinq, armés de bâtons, de fusils et de balles de caoutchouc ».

L’élection algérienne, un «non-événement» pour «assurer la stabilité et la paix» selon le libanais L’Orient Le jour, sans illusions. Les autorités ont pourtant bien tenté de relever la participation en prolongeant l’ouverture de bureaux de vote jusque 21heures à Alger, peine perdue, elle plafonne finalement à 51,7%. «C’est bien en deçà des 74,54 % enregistrés lors du scrutin de 2009, explique Atlas Info. Dans la capitale Alger, qui compte un peu près de 2 millions d’électeurs, l’abstention était très forte, seulement 37,84 % des inscrits sur les listes s’étant rendus aux urnes». Le site marocain rappelle qu’ «une coalition de partis politiques et des militants de la société civile avaient fait campagne pour le boycott de cette consultation, qui s’est déroulée sans effervescence». Or la participation était pourtant un «enjeu majeur» selon L’économiste maghrébin: mais «La jeunesse se désintéresse de la politique» déplore un politologue algérois. Et d’argumenter: le taux de participation réel ne dépassait pas les 20% lors des dernières élections présidentielles et la fraude électorale concernait d’abord les chiffres de participation, un enjeu majeur pour le pouvoir.

Dans un fauteuil

La surprise du jour a été l’apparition du président-candidat, en fauteuil roulant. «Accompagné de deux de ses frères, dont Saïd, son conseiller spécial, ainsi que d’un neveu, il a voté à El Biar, dans les hauteurs d’Alger. A la question : «Comment allez-vous Monsieur le président ?» Il a répondu d’une petite voix : «Comme vous le voyez», sans faire plus de commentaires», note l’envoyée spéciale de RFI. «Bientôt un fantôme à la tête de l’Etat», ironise aussi Le Monde. On sait que le président n’a plus pris la parole en public depuis son retour, en juillet dernier, de 80 jours d’hospitalisation au Val-de-Grâce à Paris à la suite d’un accident vasculaire cérébral.

Et maintenant? Les résultats doivent être annoncés dans la journée. Sur Twitter ils font déjà l’objet de commentaires aussi désabusés qu’ironiques:«Aujourd’hui l’Algérie est en deuil pour la mort de la démocratie après une longue maladie» pour Libertylove; «Tiberi faisait voter les morts, l’#Algerie les élit!» pour Cave canem. Mais sur le terrain, ils pourraient être accueillis dans moins d’indifférence qu’attendu: «Le scrutin a tout de même été perturbé en début de soirée, avec l’annonce d’affrontements violents entre des centaines de jeunes et la police dans la commune d’El Asnam, dans la préfecture de Bouira, rapporte le correspondant des Echos. Un centre de vote a été brûlé à Saharidj Wilaya dans la même préfecture, tandis que dans la commune de Mechedellah, des manifestants ont été passés à tabac par les policiers». Et des ambulances transportant des policiers blessés lors d’affrontements matinaux ont été bloquées pardes manifestants. Des émeutes ont aussi éclaté à Bakaro où des urnes ont été incendiées». Le site Algerie Express recense aussi une pléthore d’incidents parfois violents. La journée sera cruciale.

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