revue de presse

Le président sud-africain taxé de menteur et de pilleur de la nation

La presse se déchaîne sur le rapport détaillant le gaspillage et l’abus d’argent public dont Jacob Zuma a profité lors de travaux de sécurité dans sa luxueuse propriété privée

«Des têtes doivent tomber. Maintenant», écrit très clairement l’éditorialiste du Star de Johannesburg. Pourquoi? A cause de la fable, lit-on sur le blog Council on Foreign Relations. Celle-ci, plutôt connue: «Il existe une histoire apocryphe en France, selon laquelle lorsque le roi Louis XVI dit à la reine Marie-Antoinette que le peuple n’avait plus les moyens de se payer du pain, elle répondit qu’il n’avait qu’à manger de la brioche. Derrière cette légende, on voit une cour aussi égocentrique qu’isolée du peuple.»

On connaît la suite de l’histoire. Ici, on a affaire à rien de moins qu’un amphithéâtre, une clinique, un poulailler, une piscine, un héliport et un centre d’accueil pour visiteurs. Et ça, ça fait beaucoup plus que de simples travaux d’amélioration de la sécurité dans une propriété privée. Fût-ce celle du président sud-africain, Jacob Zuma, à Nkandla, son village natal, dans la province du KwaZulu-Natal.

«Désolante saga»

Le tout a évidemment été déboursé par les contribuables: «Cette désolante saga est encore pire quand on sait que les irrégularités et les excès du projet ont transpiré dès 2009, quand seulement 69 millions de rands [l’équivalent de 5,6 millions de francs] avaient été dépensés. Il était de la responsabilité de M. Zuma, en tant que gardien de la bonne utilisation des ressources du pays, de stopper ça et d’ouvrir une enquête: il ne l’a pas fait.» C’est ce qu’on apprend après deux années d’investigations sur le sujet, dit le Guardian.

Facture totale, selon le rapport de la médiatrice de la république, Thuli Madonsela, à titre de «Public Protector of South Africa»: près de 20 millions de francs. Une somme considérable en Afrique du Sud, qui fait irruption dans la presse à sept semaines des élections générales, le 7 mai. Ce qui permet au quotidien The Sowetan de titrer sur les «grands mensonges de Zuma» et à l’hebdomadaire Mail & Guardian sur «le droit au pillage». D’autant que «les fonds utilisés à Nkandla étaient théoriquement destinés au projet de réhabilitation du centre-ville de Durban et à un programme du Ministère des travaux publics de gestion des risques provoqués par les sols dolomitiques», explique Jeuneafrique.com.

Il «doit payer»

Plus clairement, il s’agit donc de détournement de fonds. Et «le président a tacitement accepté la mise en chantier de telles mesures dans sa résidence et indûment bénéficié d’un gigantesque investissement financier dans des installations sans rapport avec la sécurité dans sa résidence privée», écrit Mme Madonsela, citée par Gabon Eco. Ainsi, «il ne pourra plus dormir sur ses deux oreilles encore longtemps», lit-on sur le site Afrik.com.

Même le tabloïde Daily Sun, d’habitude très peu soucieux de sujets politiques, estime que Zuma «doit payer». Tout comme le Sunday Times, qui écrit à l’adresse directe du président: «Tu nous dois de l’argent.» Alors, après la présentation du rapport, «les ministres indexés dans cette affaire sont montés au créneau pour apporter leur démenti», explique La Nouvelle Tribune béninoise: «Les murs de soutien de l’enclos à bétail, du réservoir d’eau, des habitations pour agents de sécurité et du centre pour les visiteurs sont des éléments essentiels pour assurer la sécurité physique du président et assurer la maintenance des équipements de sécurité.»

«Avidité sordide»

Dans un registre plus moqueur, un dessin du caricaturiste Sifiso Yalo dans le Sowetan montre un écolier remerciant le contribuable, un maigre verre d’eau à la main, et Jacob Zuma (@SAPresident sur Twitter), remerciant lui aussi, un cocktail à la main devant sa piscine construite au frais de l’Etat. Juste à côté, l’éditorialiste se demande si c’était pour en arriver là que les fondateurs de l’ANC, à commencer par Mandela ou Zuma lui-même, également emprisonné à Robben Island pendant dix ans, s’étaient battus plus d’un siècle.

The New Age, quotidien proche de l’ANC – le parti qui vole au secours du président, selon Radio France internationale –, dénonce quant à lui l’«avidité sordide» de «fournisseurs peu scrupuleux, de mèche avec des fonctionnaires corrompus»: «La présidence a des moyens de supervision. S’ils dysfonctionnent, c’est une autre erreur à corriger.» C’est ce qu’on appelle tenter de minimiser un scandale pour protéger le sommet de l’Etat, aux yeux du Point. D’ailleurs, «le principal parti d’opposition sud-africain a porté plainte jeudi», indique l’agence Reuters: «Parce que nous voulons que le président soit tenu comme personnellement responsable», indique son porte-parole à la BBC Afrique.

Donner le change

Plus analytique, le journal économique Business Day observe comment Zuma et son gouvernement ont choisi une attitude respectueuse de la médiatrice de la république, au lieu de la défier. Quoi qu’il en soit, selon ce média, le rapport «ne fera perdre les élections» ni au président ni à son parti. Mais lui et ses collègues sont suffisamment inquiets des conséquences «pour ressentir le besoin d’être perçus comme prenant des mesures».

Des mesures qui, évidemment, épargnent le président, lequel sera probablement assuré d’une complète impunité dans cette affaire. Au détriment des institutions, qui en prendront pour leur grade, elles, lit-on dans Les Echos.

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