La France a-t-elle besoin d’un président de la République élu à l’arraché contre ses juges, après avoir été, entre 2007 et 2012, le premier ministre obéissant d’un quinquennat ponctué par une série d’affaires politico-financières retentissantes?

La réponse à cette question est devenue, mercredi, le principal enjeu du scrutin qui se tiendra le 23 avril et le 7 mai. En misant tout sur la confrontation avec les magistrats, en prenant le peuple français à témoin d’une «présidentielle qu’on assassine», François Fillon n’a pas seulement dramatisé à outrance l’enjeu de ce scrutin. Il en a changé la donne. Il ne s’agit plus, quoiqu’il en dise, de voter pour lui parce qu’il représente la droite et un projet de rupture économique d’inspiration libérale. Il s’agit, à l’entendre, de «résister». De le choisir comme sauveur face aux magistrats présentés comme manipulés et manipulateurs, face à la «folie de l’extrême droite», et pour «en finir avec le hollandisme».

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Cette thèse de l’insurrection citoyenne trouvera, c’est sûr, des soutiens dans une partie de l’opinion française persuadée que les médias et les juges ont partie liée pour empêcher les profonds changements que requiert le pays, et pour protéger le «système». Elle semble même acceptée par la plupart des élus et des dirigeants de la droite, ligotés par la primaire de novembre 2016 et tétanisés par leurs rivalités. Mais qui peut vraiment voir dans cette surenchère l’embryon de solutions dont la France a besoin pour se moderniser et forger enfin les compromis indispensables sur le plan identitaire, économique et institutionnel?

Les limites de la VIème République

La Vème République a ceci de particulier – et de redoutable – qu’elle fait reposer tout l’édifice national sur les épaules d’un homme. Une fois élu, le Chef de l’Etat français a plus de pouvoirs que son homologue américain. Aux antipodes l’une de l’autre, les présidences Sarkozy et Hollande en ont d’ailleurs démontré toutes les limites. Que François Fillon, après avoir misé sur sa posture morale pour emporter la primaire de la droite, ait oublié les dommages collatéraux que sa surenchère peut engendrer ne préjuge donc rien de bon.

Une élection de cette importance n’a pas pour but de défendre l’honneur d’une famille, ou de permettre au candidat de régler ses comptes avec les magistrats, journalistes, ou autres opposants. Il s’agit d’élire un chef de l’Etat capable de porter, une fois installé à l’Elysée, une aspiration collective dans un pays ébranlé par les menaces, fragilisé par le chômage, et handicapé par son refus de regarder certaines réalités économiques en face. Il s’agit de pouvoir, le 8 mai, inspirer la confiance en France et à l’étranger.

A cette aune, François Fillon a raison. Une certaine conception de la présidentielle a été assassinée hier. Par lui-même.

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