A l'approche des élections américaines, Le Temps a plongé dans la Washington des intellectuels. Il publie une série de trois interviews avec les néo-conservateurs Robert Kagan et John Bolton ainsi qu'avec le démocrate William Galston. Deux autres volets racontent l'histoire du conservatisme et du Parti démocrate.

Même s'il refuse le qualificatif de néo-conservateur, arguant qu'il défend une politique étrangère américaine classique, Robert Kagan a soutenu la vague néo-conservatrice qui a marqué le premier mandat de George W. Bush. Paraphrasant Francis Fukuyama, cet Américain de 50 ans pense que «la fin de la fin de l'Histoire» a sonné. Après l'idéalisme de l'immédiat après-Guerre froide, une réalité revient en force: les démocraties sont menacées. Expert à la Carnegie Endowment for International Peace à Washington, il explique au Temps sa vision du monde.

Le Temps: Vous êtes conseiller du candidat républicain John McCain. La politique qu'il va mener s'il est élu à la présidence différera-t-elle de celle de George W. Bush?

Robert Kagan: Que ce soit Barack Obama ou John McCain, le prochain président des Etats-Unis maintiendra plusieurs constantes de la politique étrangère américaine. Pour John McCain, sa priorité numéro un sera de garantir la sécurité intérieure. Notre pays est menacé par des terroristes prêts à utiliser des armes de destruction massive. John McCain veut aussi restaurer de bonnes relations avec les nations démocratiques, car il a conscience que la réputation des Etats-Unis a été écornée. Même s'ils sont plutôt favorables à Obama, les Européens pourraient être surpris par John McCain. Le candidat républicain est prêt à prendre des mesures musclées pour lutter contre le réchauffement climatique. Il a déjà pris des positions contre la torture qui lui ont valu des problèmes au sein de son parti. Il a promis qu'en tant que président, il fermerait Guantanamo dès le premier jour de son mandat.

- Si Barack Obama est élu à la présidence, est-ce une catastrophe pour l'Amérique?

- S'il est élu, il y aura une énorme exaltation. Comme il n'est ni Bush ni républicain, le monde entier lui réservera un accueil favorable. Il pourra utiliser ces bons sentiments au profit de l'Amérique et du monde. Mais Barack Obama ne sera pas à la hauteur des attentes des Européens. En fin de compte, il sera un président américain, défendra les valeurs et intérêts américains et la vision américaine du monde avec laquelle l'Europe n'est souvent pas d'accord. Kennedy, Reagan ou encore Clinton avaient mené une politique étrangère classique basée sur une Amérique forte qui défend les valeurs démocratiques dans le monde. Avec le nouveau président, il n'en ira pas différemment.

- La doctrine Bush va-t-elle survivre à une nouvelle administration?

- Certains pensent que la doctrine Bush consiste à répandre la démocratie dans le monde, d'autres qu'elle promeut la guerre préventive. Pour moi, il n'y a pas de doctrine Bush et la Maison-Blanche a eu tort d'en parler. Si vous me demandez: le nouveau président jugera-t-il important de promouvoir la démocratie dans le monde, je dirais oui. Va-t-il toujours défendre l'idée que la puissance militaire américaine est une composante essentielle de la politique étrangère américaine, la réponse est aussi oui. Est-ce qu'un nouveau président va se réserver la possibilité d'agir unilatéralement? La réponse est encore oui, que ce soit McCain ou Obama.

- La «Destinée manifeste», concept du XIXe siècle selon lequel les Etats-Unis promeuvent la démocratie quitte à intervenir par la force, est-elle toujours d'actualité?

- Elle est encore remarquablement ancrée dans la psyché des Américains qui continuent de penser qu'ils ont un rôle particulier à jouer dans le monde. C'est une grande différence avec les autres pays de la planète. Aux Etats-Unis, il n'y a pas de nationalisme du type Blut und Boden. Ici, quasiment tout le monde vient d'ailleurs. En France, que vous soyez un Français ayant vécu sous les Bourbon ou la Ve République, vous êtes toujours Français. Aux Etats-Unis, être Américain, c'est avoir accepté les principes de la Déclaration d'indépendance. Le nationalisme américain n'est pas lié à l'appartenance à la patrie ou à une ethnie. Il est idéologique. L'idéologie fait partie intégrante de l'identité américaine.

- Le bilan américain en Irak, Afghanistan ou en Palestine est jugé médiocre, même par une partie des républicains. Avec le recul, qu'auriez-vous changé dans la politique de Washington?

- La manière dont la guerre en Irak a été menée a été une grave erreur. Avec John McCain, je l'ai dit à plusieurs reprises depuis l'été 2003. Nous n'avions pas assez de troupes sur le terrain. La stratégie de l'administration américaine était ridicule, car elle partait du principe que l'Amérique n'aurait pas à assumer la situation en Irak après l'intervention. Quand on envahit un pays, il faut y mettre les moyens. On ne l'a pas fait. Les Etats-Unis, et surtout les Irakiens, en paient le prix fort. Je conteste toutefois la croyance européenne véhiculée aussi par Barack Obama selon laquelle nous n'avions pas assez de soldats en Afghanistan à cause de l'Irak. Nous n'en avions pas assez, parce que nous avons adopté la même stratégie qu'en Irak. Ronald Rumsfeld comptait sur les groupes locaux pour combattre, et non pas sur une forte présence américaine. Résultat: nous ne sommes pas parvenus à capturer Oussama ben Laden à Tora Bora.

- L'idée d'un grand Moyen-Orient, n'était-ce pas une pure utopie?

- Il y a deux ans, j'aurais dit que c'était un projet trop idéaliste. Maintenant je suis plus optimiste. Nous avons de bonnes chances de voir un Irak démocratique plutôt stable. Avec les revenus du pétrole, le pays va devenir plus prospère. L'Irak a toujours été un grand acteur sur la scène moyen-orientale, même sous Saddam Hussein. Quand l'Irak pourra jouer pleinement ce rôle, l'impact sur la région sera considérable. Au sujet de l'Iran, il y a des raisons d'être inquiet. Mais les forces anti-iraniennes au Moyen-Orient sont plus puissantes que les forces anti-américaines. Il y a suffisamment d'alliés pour former une coalition.

- A l'avenir, la politique israélienne de la Maison-Blanche va-t-elle changer?

- La politique étrangère des Etats-Unis envers Israël reflète l'opinion publique américaine. Ce n'est pas un complot fomenté par une dizaine de juifs qui contrôleraient l'Amérique. La structure des opinions publiques américaine et européenne est radicalement différente pour des raisons historiques. Les Américains se sentent plus proches des Israéliens et les Européens des Palestiniens.

- Les Etats-Unis n'auraient-ils pas pu en faire beaucoup plus?

- Au cours des huit dernières années, rares ont été les occasions ratées de conclure un accord. Et je vous rappelle que la dernière tentative de paix fructueuse dans la région a été l'œuvre de Jimmy Carter (rires ironiques).

- Dans votre dernier livre, «Le retour de l'Histoire et la fin des rêves» (Plon, 2008), vous suggérez la création d'une ligue des démocraties. Une réponse disproportionnée aux menaces actuelles?

- Les principes sous-tendant la démocratie, qui reste la forme la plus souhaitable de gouvernement, sont défiés par des autocraties. La Russie et la Chine estiment que leur forme de gouvernement doit s'imposer dans leur pays, voire ailleurs. Je ne vois pas quel est le problème de rassembler les démocraties libérales pour discuter des meilleurs moyens d'en défendre les principes. Il y a bien un G8 ou une Organisation de la Conférence islamique. Il n'y aura cependant pas de ligue des démocraties si celles-ci n'en veulent pas. Les Etats-Unis ne peuvent pas en décréter l'existence.

- L'Europe reste-t-elle néanmoins le meilleur allié de l'Amérique?

- Les relations entre les Etats-Unis et l'Europe sont vitales pour Washington même si elles n'ont pas toujours été bonnes. Au XIXe siècle, Amérique et Europe se sont évertuées à ne pas s'aimer. La Guerre froide avait masqué les différences qui ont réémergé à partir de 1989. Mais maintenant que nous avons passé le choc du 11 septembre 2001 et de l'Irak, où les Européens ont été interloqués par la dureté de la riposte américaine et les Américains par le refus européen de jouer le jeu, nous devons nous remettre à travailler ensemble.

- Avec la crise financière et économique, le déclin de la superpuissance américaine est-il une réalité?

- Tous les deux ans, les Européens espèrent assister au déclin américain. Il y a une bonne dose de Schadenfreude. Contrairement à Emmanuel Todd (ndlr: auteur du Déclin de l'empire américain), je pense que les Etats-Unis ne sont même pas en phase de déclin relatif. J'aimerais qu'on me dise qui monterait en puissance si les Etats-Unis déclinent? La Chine s'arme très fortement, mais la puissance militaire américaine croît plus vite. Nous dépensons toujours 600 milliards par an pour la défense. Les Américains ont aussi leurs préjugés par rapport à l'Europe qu'ils voient sans identité et infestée d'islamistes. Les deux ont tort.

- La modernité, selon vous, n'est pas synonyme de progrès.

- On affirme souvent que la modernité est forcément un phénomène bénéfique, que le progrès technologique est nécessairement accompagné par un perfectionnement de l'être humain. On peut améliorer le niveau de vie des gens, on peut rallonger la durée de vie, on peut créer des institutions qui améliorent les comportements de la société. Mais peut-on changer fondamentalement la nature humaine? Je suis sceptique. Je suis un progressiste, j'aimerais y croire, mais je pense qu'on est allé trop loin. En 1989, on croyait qu'un être nouveau était né. On oublie un peu vite que le XXe siècle a été le plus meurtrier et peut-être le plus désastreux de l'Histoire de l'humanité.

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