Le Temps: L'Amérique traverse une passe difficile. Quels défis attendent le futur président des Etats-Unis?

William Galston: Il n'aura pas que la crise économique et financière à gérer. Il va aussi hériter d'un déficit budgétaire annuel de 500 milliards de dollars, de deux guerres en cours, en Irak et en Afghanistan et devra répondre à des promesses intérieures non tenues. Les deux candidats John McCain et Barack Obama ont annoncé des plans ambitieux. Plusieurs de ces plans devront être retirés. Je ne vois pas d'où viendrait l'argent pour les financer.

- Si les choix sont difficiles, quelles doivent être les priorités de la nouvelle administration?

- Il y en a trois. Il faut éviter un effondrement du système financier, minimiser l'ampleur et la durée de la récession. Enfin, il faut lancer des réformes dans la santé et l'énergie. Une grave récession est inévitable. Le chômage va augmenter au-delà de 7%. Les salaires qui ont stagné pendant des années vont baisser. Le nouveau président devra redonner confiance au peuple américain par une politique de relance. Dans le domaine de la santé, il sera politiquement impossible de réformer de fond en comble le système. S'il est élu, Barack Obama devrait présenter un projet phare ciblé en garantissant qu'aucun enfant aux Etats-Unis ne soit sans assurance maladie. Le système politique répondrait positivement à cette mesure. De nombreux démocrates estiment qu'on a trop attendu depuis Franklin Roosevelt et qu'il est temps de mettre en place un système de santé universel. A commencer par les enfants.

- Faut-il craindre une crise sociale?

- A partir de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont développé leur propre contrat social dans l'élaboration duquel le secteur privé a joué un rôle central. L'assurance maladie et les pensions sont couvertes surtout par le secteur privé. Le système a très bien fonctionné pendant des décennies. Mais la mondialisation a rendu plus difficile pour les entreprises d'internaliser ces coûts, d'autant qu'elles sont confrontées à des concurrents implantés dans des pays où la santé et les pensions sont en grande partie prises en charge par l'Etat.

- Avez-vous des exemples?

- Il y a peu, une affaire a focalisé l'attention du Congrès. Toyota étudiait l'endroit où installer une usine. Ses options: l'Alabama aux Etats-Unis et l'Ontario au Canada. Elle a choisi l'Ontario. Le système de santé au Canada est étatique. Toyota a calculé qu'elle pourrait économiser 1500 dollars par année en coûts de production d'un véhicule, car elle n'allait pas devoir payer l'assurance maladie à ses employés. Désormais, de nombreuses entreprises ont augmenté les primes maladie à un niveau tel que leurs employés ne peuvent plus se permettre de les conserver. Dans la même logique, de plus en plus d'entreprises ne sont plus disposées à offrir à leurs employés des retraites qui devront leur être payées indépendamment des conditions du marché.

- Va-t-on assister au grand retour du secteur public?

- Le secteur privé a constitué un fort pilier du contrat social, mais ce pilier est en train de s'écrouler et devra être remplacé. Mais comment et par quoi? Ces questions sont complexes et expliquent pourquoi cela fait plus de quinze ans, depuis la réforme proposée par Bill Clinton, qu'il n'y a plus eu de projet pour réformer l'assurance maladie. Il y a néanmoins un consensus général pour dire qu'il faut une implication du secteur public pour les travailleurs les moins bien rémunérés.

- L'Etat pourra-t-il assumer cette nouvelle charge?

- On devra sans doute limiter l'universalité de la couverture sociale. La solidarité version américaine a été l'une des pierres angulaires de l'Etat social de l'après-guerre. Quel que soit le revenu, chacun a bénéficié jusqu'ici des mêmes avantages. C'est très cher. On parle désormais de limiter les bénéfices que peuvent tirer les couches les plus aisées du système en concentrant les ressources sur les travailleurs à faible revenu, les familles et les retraités. Mais il y a un risque: que le système s'effondre en raison de la perte du soutien financier des couches privilégiées.

- Les années Bush sont-elles responsables de cette crise de la société américaine?

- J'ai toujours été critique des politiques économiques et sociales de l'administration Bush. Toutefois, ce qui nous a conduits aux difficultés actuelles remonte bien plus loin. L'actuelle administration n'a rien fait pour tenter de les résoudre et a d'une certaine manière empiré les choses. Mais si je devais attribuer un blâme, je dirais que les difficultés actuelles découlent à 90% des changements économiques et sociaux et à 10% d'une mauvaise politique.

- Sans nouveau contrat social, que deviendra l'Amérique?

- Elle deviendra une société moins sûre, moins égalitaire, moins vivable. On risque de se retrouver avec 20% de la population en mesure de se payer des retraites et des assurances maladie confortables et 80% de gens en grande difficulté. Ce n'est bon ni pour la société, ni pour la démocratie. Dans une société divisée et plus polarisée, les programmes qui dépendent d'un minimum de solidarité sociale deviennent impossibles. Je ne pense pas que c'est le type de société que les Américains souhaitent, même les plus aisés.

- Au plan politique, de qui Barack Obama s'est-il entouré?

- Barack Obama a rassemblé des anciens conseillers du président Bill Clinton, des jeunes qui faisaient leurs armes dans la même administration. Mais aussi des universitaires qu'il a rencontrés à l'Université de Chicago. Il n'a pas choisi des idéologues, mais plutôt des pragmatiques. Il n'est lui-même pas friand de grandes théories. Il a avancé des programmes disparates, mais aucune nouvelle philosophie démocrate.

- Est-ce suffisant pour convaincre les électeurs?

- Un observateur britannique appela un jour l'Amérique une nation avec l'âme d'une église, une nation très doctrinale. Pour être Américain, il suffit d'adopter cette doctrine comme une religion civile et la pratiquer individuellement. Il est cependant très difficile de remplacer cette vieille doctrine par le pragmatisme d'experts neutres. Les gens ont besoin d'une histoire, d'une narration qui chapeaute un discours programmatique. Pour l'heure, cela manque chez Barack Obama. J'espère que le candidat va développer sa propre conception d'un nouveau contrat social ou une nouvelle doctrine de l'équilibre entre nationalisme et internationalisme.

- La classe laborieuse blanche est l'un des électorats sensibles. Barack Obama va-t-il la convaincre?

- C'est un électorat mouvant qui se laisse convaincre par des considérations économiques, sécuritaires ou culturelles. Vu l'état de l'économie, cette année, il risque de voter démocrate. Rien n'est toutefois automatique. Il y a longtemps que le gouvernement fédéral n'a plus agi en sa faveur. La classe laborieuse est devenue extrêmement sceptique, même cynique au sujet des promesses des politiciens, y compris des démocrates. Les gouvernements ont été incapables de se pencher sur leurs problèmes. Barack Obama a néanmoins de bonnes chances de gagner dans la plupart des Etats du Midwest, où l'industrie manufacturière a fortement décliné.

- Où en est le Parti républicain?

- Je détesterais faire partie des républicains maintenant. Ils ont en gros le choix entre de vieilles idées et pas d'idée du tout. Les idées de John McCain ne répondent pas aux préoccupations de l'électeur en ce moment.

- John McCain a-t-il dans son équipe des conseillers de George Bush?

- Il a ses propres conseillers, mais il en a aussi hérités de l'administration Bush. Son équipe est à l'image des contradictions actuelles du Parti républicain. En politique étrangère, les réalistes s'opposent aux néo-conservateurs. En matière économique, John McCain s'est entouré de gens solides comme son conseiller économique Douglas Holtz-Eakin, mais aussi de Phil Gramm, un adepte de la dérégulation à tous crins.

- L'Amérique est plus polarisée qu'avant. Un impact sur l'élection?

- Inévitablement. Les Etats-Unis sont un pays à très forte mobilité. En déménageant souvent, les Américains modifient l'équilibre politique des Etats. La Virginie, qui n'a plus voté pour un candidat démocrate depuis Lyndon B. Johnson en 1964, pourrait basculer en faveur d'Obama. Non pas parce que les habitants de Virginie ont changé d'avis, mais parce que des gens plus urbains, moins conservateurs, s'y sont installés en nombre.

- Les Etats-Unis ont-ils la capacité de rebondir?

- Les Etats-Unis ont la capacité de se corriger. Churchill en était lui-même convaincu: «On peut toujours compter sur les Américains pour faire la chose juste après avoir tout essayé.» Maintenant, nous avons tout essayé. Je crois que nous sommes en mesure de faire la chose juste.

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