Dans les années 1960, le quartier de la Union Station était malfamé. Aujourd'hui, l'endroit n'est plus un coupe-gorge. Les Washingtoniens fréquentent sans appréhension les cafés branchés de la gare. A un jet de pierre, la Heritage Foundation, fondée en 1973, se présente comme le gardien du conservatisme aux Etats-Unis.

Dans les années 1970, ce laboratoire d'idées participe à l'impressionnante montée en puissance du mouvement conservateur avec d'autres think tanks comme l'American Enterprise Institute, Cato ou le Hudson Institute. Les valeurs défendues sont classiques: administration réduite, défense nationale musclée, liberté individuelle et d'entreprise, famille traditionnelle. Bien qu'officiellement bipartisane, Heritage Foundation collabore surtout avec le Parti républicain, mais ne rechigne pas à travailler avec les plus conservateurs des démocrates, les Southern Democrats.

Malgré la passe difficile que traverse le Parti républicain que certains jugent menacé d'implosion, Lee Edwards reste serein. Comptant parmi les meilleurs historiens du conservatisme, il nuance d'emblée: «Le Parti républicain, c'est une chose, le mouvement conservateur en est une autre. Si les républicains ont perdu la majorité du Congrès en 2006, la faute leur est imputable. Rien à voir avec un effondrement du conservatisme qui demeure très influent dans le débat politique. Nous disposons d'importants moyens financiers. Mais il nous manque, je l'avoue, un vrai leader charismatique.»

Dans son bureau de la Heritage Foundation, Lee Edwards évoque ses rencontres avec les hérauts du conservatisme moderne, photos à l'appui. L'une d'elles montre le candidat à la présidentielle de 1964, Barry Goldwater, qu'il connaissait bien. Une autre le présente assis dans le bureau ovale de la Maison-Blanche à côté du président Ronald Reagan.

Les racines philosophiques du conservatisme moderne américain remontent jusqu'à Vevey. Un groupe d'intellectuels américains et européens, dont Friedrich Hayek, Milton Friedman et George Stigler, y crée, le 10 avril 1947, la Société du Mont-Pèlerin et élabore les principes d'une société libérale. Professeur à l'Université de Chicago, Richard Weaver apporte sa pierre à l'édifice conservateur avec son ouvrage Ideas have consequences. Tout comme Russel Kirk avec The Conservative Mind (1953). Puis arrive la vague de ce que Lee Edwards appelle les vulgarisateurs, des journalistes et éditorialistes comme William Buckley, surnommé «l'homme de la renaissance du conservatisme moderne en Amérique».

La puissance de feu de la machine s'accroît fortement avec l'entrée en scène des politiques comme Robert Taft qui transforment le substrat philosophique conservateur en programmes politiques. La dynamique s'emballe. Mécènes et entrepreneurs s'arriment au mouvement. Au début, le mouvement comprenait trois tendances: traditionnelle, libertaire et anticommuniste. S'y grefferont la droite religieuse, qui contribuera à élire Ronald Reagan à la Maison-Blanche en 1980, et les néo-conservateurs.

«Dans les années 1980, des personnalités comme William Kristol, John Podhoretz ou Jeane Kirkpatrick quittent les rangs des démocrates, effrayés par ce qu'ils perçoivent comme une vieille gauche incarnée par George McGovern, et rallient le camp conservateur. Ils apportent une profondeur intellectuelle à la révolution reaganienne.» Un dernier courant, plus marginal, complète la constellation conservatrice, les paléo-conservateurs, des néo-isolationnistes ultranationalistes aux relents xénophobes.

Face aux difficultés actuelles des républicains, Lee Edwards ne peut s'empêcher de jeter un regard rétrospectif. «Barry Goldwater fut notre premier amour. Vous ne l'oubliez jamais, ironise son biographe. C'est un homme qui plaidait pour le moins de gouvernement possible.» Dans son ouvrage La Conscience d'un conservateur, que même Hillary Clinton, républicaine à l'époque, avait lu, il tenait des propos sans équivoque: «Je ne prévois pas de promouvoir l'Etat social, mais d'étendre la liberté individuelle. Mon but (au Congrès) n'est pas d'adopter des lois, mais de les rejeter.» En 1964, face au démocrate Lyndon B.Johnson, ce radicalisme portera préjudice au candidat républicain. Lee Edwards résume cependant le défi: «La balle qui a tué John F.Kennedy a aussi tué les chances de Barry Goldwater de devenir président.»

Dans les milieux conservateurs, on est en revanche beaucoup plus critique sur Richard Nixon, le successeur du démocrate LyndonB.Johnson à la Maison-Blanche en 1969. On le considère comme «une aberration». On lui reproche aujourd'hui encore d'avoir trahi les principes conservateurs en engageant une politique de «super-détente» avec la Chine, d'avoir négocié les accords Salt-1 avec l'Union soviétique, d'avoir soutenu le principe de discrimination positive, mais aussi d'avoir trop recouru à la régulation étatique, en introduisant, en 1971, un contrôle des prix et des salaires. «Cela a choqué de nombreux conservateurs», confesse Lee Edwards.

Ronald Reagan vient essuyer l'affront. Son élection à la Maison-Blanche en 1980 est vécue comme une révolution qui met fin au «libéralisme» de la Great Society des années 1960 et de la «présidence désastreuse du démocrate Jimmy Carter». On lui attribue le mérite d'avoir osé rompre avec la philosophie du New Deal de Franklin Roosevelt acceptée cinquante ans durant aussi bien par les démocrates que par les républicains. Une politique qui s'accommode de gouvernements boursouflés. La fameuse antienne reaganienne est connue: «L'Etat n'est pas la solution, c'est le problème.» Lee Edwards ne tarit pas d'éloges sur Ronald Reagan: «Il était pour un réarmement musclé, mais dans le but de se débarrasser à terme des armes nucléaires. Les conservateurs n'avaient pas compris cela. Le magazine conservateur National Review avait d'ailleurs qualifié les négociations américano-soviétiques pour éliminer les missiles de moyenne portée de Pacte suicidaire de Reagan.»

Ronald Reagan avait pris des positions identiques à celles de Goldwater, mais il avait su les enrober dans un langage moins menaçant. Icône des conservateurs, il était plus idéologique dans sa rhétorique que dans sa gouvernance, relève George Packer dans un article du New Yorker consacré à «La chute du conservatisme». Sous sa présidence, le déficit budgétaire a explosé, en raison de la course aux armements. Lee Edwards ne s'offusque pas de cette incartade. «Le résultat net de ce déséquilibre budgétaire a payé, puisqu'il a permis de mettre fin à la Guerre froide. Le prix de la paix valait bien 1500 milliards de dollars.»

Dans la rhétorique conservatrice, le reaganisme a innové également par l'idéologie de l'optimisme qui rompait avec un discours jusqu'ici arc-bouté sur la critique négative de l'Etat. Avec le recul, Francis Fukuyama résume l'ère Reagan dans Newsweek: la Reaganomics était une politique économique juste en son temps qui a permis trois décennies de croissance. Mais le philosophe et économiste américain avance que la présente crise financière marque la fin du reaganisme: «Les grandes idées naissent dans un contexte historique spécifique. Peu d'entre elles survivent quand le contexte change fondamentalement.»

L'après-Reagan réserve aux conservateurs des fortunes diverses. George Bush père s'aliène rapidement l'estime du mouvement en augmentant les impôts et en menant une politique étrangère trop axée sur le dialogue. Avec l'élection du démocrate Bill Clinton à la Maison-Blanche, le mouvement conservateur connaît un coup d'arrêt. Membre du Congrès, Newt Gingrich relance toutefois les conservateurs par son «Contrat avec l'Amérique», un programme en 10points qui permet aux républicains de reconquérir la Chambre des représentants pour la première fois depuis 1954.

Les huit ans de présidence de George W. Bush laissent un sentiment mélangé. Les baisses d'impôt et la guerre contre le terrorisme convainquent. Mais, désormais, les républicains déplorent que sous son règne l'administration ait enflé de façon démesurée. Selon George Packer, le conservatisme de l'après-Reagan révèle une autre faiblesse: il procède du court terme et est incapable de s'adapter aux nouvelles circonstances. Fait aggravant: la fin de la Guerre froide a ouvert une concurrence malsaine entre les différents courants. Lee Edwards en convient: «Ronald Reagan avait ce génie de satisfaire toutes les composantes de sa coalition conservatrice, sans en privilégier une. George Bush a laissé les évangélistes occuper une place beaucoup trop importante.»

Le candidat républicain à la présidentielle John McCain peut-il porter haut les couleurs conservatrices? Lee Edwards n'y croit pas. Il lui reconnaît des instincts conservateurs, mais «au niveau doctrinal, il reste très léger. Il lui manque une philosophie qui chapeaute ses prises de position disparates.»

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