Hexagone Express

La présidentielle, les «sans-culottes» et la morale

Le débat télévisé à onze candidats l’a montré mardi soir sur BFM TV: les favoris de la présidentielle, y compris Marine Le Pen, finissent par tenir à l’écran un rôle de composition bien rodé. Les bousculer a un mérite: révéler devant les caméras l’ampleur du fossé qui protège aujourd’hui leur caste de la colère d’une partie de l’électorat

65% des Français jugent que la probité et l’honnêteté sont les premières qualités requises pour être président de la République. 47% estiment, dans le même sondage Sofres-Sopra Steria, que la moralisation et la transparence accrue de la vie politique constituent des priorités. 57% affirment avoir seulement une confiance limitée dans les institutions existantes de contrôle des élus et de leurs patrimoines. Ajoutez à cela les coups de gueule en direct du syndicaliste Philippe Poutou contre François Fillon «qui a piqué dans la caisse», sur le plateau de BFM TV mardi soir, et la coupe est bien pleine. Le fameux «malaise» français n’est pas seulement économique, ou sociétal. Il est aussi moral.

Lire notre analyse: Le second débat présidentiel français: une dure leçon d’égalité télévisuelle

Ce constat est, depuis des mois, attisé par un auteur prolifique dont les manières rugueuses ne sont pas sans rappeler celles du candidat du Nouveau Parti anticapitaliste, arrivé devant les caméras en tee-shirt à manches longues et peu soucieux de respecter les codes de bienséance cathodique. Philippe Pascot, auteur de Allez (presque tous) vous faire… est l’initiateur de la pétition lancée en 2016 visant à interdire tout mandat électif aux personnes n’ayant pas un casier judiciaire vierge. Son teasing est on ne peut plus simple: «Pourquoi aujourd’hui, pour être fonctionnaire, pompier, agent de sécurité, chauffeur de taxi, gendarme, avocat… il faut un casier judiciaire vierge, mais pour être élu ou réélu, il ne le faut pas?» répète partout cet ancien élu d’Ile-de-France, un temps adjoint de Manuel Valls à la mairie d’Evry, dans l’Essonne. L’affaire a depuis pris de l’ampleur. Son appel a réuni plus de 140 000 signataires. La fissure vire à la fracture.

J’ai repensé à Philippe Pascot, rencontré pendant une bonne heure dans un bistrot de la Porte d’Orléans avec son éditeur trop heureux de faire un carton (plus de 100 000 exemplaires vendus), en regardant Philippe Poutou à BFM TV. Le premier a toujours un chapeau vissé sur le crâne, et sa gouaille lui sert avantageusement de costume. Pascot ne s’en cache pas: il dézingue. Il balance. Il pulvérise. Etre un «tonton flingueur» de la politique hexagonale lui plaît, avec quelques phrases à la Michel Audiard. Genre: «Les politiques se comportent en propriétaires alors qu’ils ne sont que locataires.» Un méchant trait d’esprit à comparer avec «Il n’y a pas d’immunité ouvrière», lâché par Philippe Poutou. Lequel peut désormais espérer augmenter son score chétif de 2012: 1,15% au premier tour.

Les élus du monde entier savent que ce genre d’attaques au vitriol forment le lot quotidien de tous les cafés du Commerce de la planète. Le politique y est d’autant plus vilipendé et moqué que le système, comme c’est le cas en France, est élitiste et centralisateur. Mais dans le cas hexagonal, une autre tradition remonte très vite à la surface: celle des «sans-culottes» et de la Commune de Paris de 1871, bref, la tradition du soulèvement. Intéressant, d’ailleurs, de voir que les deux candidats de l’extrême gauche française (Jean-Luc Mélenchon, tout en jouant les matamores révolutionnaires, s’est prudemment tenu à distance de leurs excès et de leur apologie du prolétariat) avaient, mardi soir, choisi chacun leur camp.

Lire notre commentaire: La présidentielle française des «sans-culottes»

A Poutou le débraillé l’audace du sans-culotte aussi effronté que rigolard. Il ne lui manquait que le bonnet rouge et la pique pour aller déloger François Fillon de son château sarthois. A Nathalie Arthaud, candidate de Lutte ouvrière, l’héritage plus ambigu des communards de 1871 que décima l’armée versaillaise sur ordre du grand bourgeois Thiers. Poutou était Gavroche. Arthaud jouait à Louise Michel. Intransigeante. Affûtée. Déterminée. Les autres, dépassés, regardaient les soutes ouvrières de la France remonter soudain à la surface. Aussi caricaturales soient-elles.

On pourrait balayer cette colère d’un revers de la main. Dire – et ce ne serait pas faux – qu’il s’agit davantage aujourd’hui d’une posture d’arrière-garde que d’un combat largement partagé, comme le prouvent les scores confidentiels de ces deux candidats. Mais gare. Les «sans-culottes» ont, ici, la sympathie de la mémoire. Il suffisait d’entendre, mercredi, les commentateurs. L’égalité, enfin, avait droit de cité à la télévision! Et même Marine Le Pen, dont le populisme est de plus en plus soluble dans les «affaires» et les mises en examen, ne savait plus quoi faire pour se distinguer du lot.
Les journalistes le savent. Les cafés du Commerce ne sont jamais de bons observatoires pour comprendre les méandres d’une société. Mais ils sont en revanche de bons avertisseurs. Au ras-le-bol social a succédé, en France, le ras-le-bol moral. 

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