Opinions

Présidentielles américaines (3/5). «L'ONU a échoué à combattre les pires menaces contre la liberté»

John Bolton fut un ambassadeur américain très critique à l'ONU. Il reçoit «Le Temps» dans l'antre du néo- conservatisme, l'American Enterprise Institute.

Le Temps: Le mouvement néo-conservateur, très influent lors du premier mandat de George Bush, est-il en voie d'extinction?

John Bolton: Une précision pour commencer. Le terme néo-conservateur est souvent galvaudé, en particulier en Europe. On y associe un peu tout et son contraire. La pensée des néo-conservateurs est pourtant claire: promouvoir la démocratie à travers le monde constitue un objectif central de la politique étrangère américaine à long terme. Leur réflexion se base sur la théorie de la paix démocratique selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre. Mais aussi sur le fait qu'avec un gouvernement démocratique, la sécurité et la prospérité sont mieux garanties. Aujourd'hui, je le reconnais, il y a une fracture manifeste au sein du vaste mouvement républicain conservateur. Parmi ceux qui se réclament du néo-conservatisme, certains ne jugent pas prioritaire la propagation de la démocratie. D'autres au contraire la jugent fondamentale.

- Et vous-même, où vous situez-vous?

- Je ne me considère pas comme un néo-conservateur, mais comme un conservateur des intérêts nationaux. Ma politique étrangère est pro-américaine. Je ne suis pas de ceux qui sont prêts à s'accommoder avec des gouvernements non démocratiques parce que ce serait l'intérêt national de l'Amérique. Les néo-conservateurs sont wilsoniens pour ce qui est de leur adhésion à l'idéalisme démocratique, mais ils ne le sont pas dans la mesure où ils n'acceptent pas que la politique étrangère américaine soit en partie façonnée par des organisations internationales et les Nations unies.

- Vous avez été ambassadeur américain à l'ONU de 2005 à 2006. Votre vision des Nations unies reste visiblement très négative...

- Le cas de l'Iran révèle les vraies lacunes de l'ONU. Le problème du nucléaire iranien ne sera pas résolu au Conseil de sécurité. La Russie couvre la République islamique et a fait savoir qu'elle n'allait pas accepter de nouvelles sanctions. Elle a pourtant déjà réussi à diluer les trois premières résolutions contre Téhéran. Après cinq ans de diplomatie européenne, le seul résultat obtenu est d'avoir permis à l'Iran d'être cinq ans plus proche d'obtenir l'arme nucléaire. Personnellement, je partage la position du candidat John McCain. L'usage de la force contre le programme nucléaire iranien doit intervenir en dernier recours. Ce n'est pas une option souhaitable, mais c'est encore moins souhaitable d'être confronté à un Iran doté d'armes atomiques.

- Devant l'Assemblée générale de l'ONU en septembre, George Bush a déclaré que les Etats-Unis avaient un urgent besoin de l'ONU. Cela doit vous choquer?

- C'est un bouquet que le président a lancé à l'Assemblée pour son dernier discours. Il n'a même pas été applaudi pour cela. Il m'a d'ailleurs toujours décrit l'ONU comme un musée de cire. C'est toujours un musée de cire. Hormis les agences onusiennes spécialisées efficaces comme l'UIT ou l'OMPI à Genève, des organes politiques comme l'Assemblée générale et le Conseil de sécurité ne fonctionnent pas. La première est totalement superflue et le second complètement paralysé. Je n'arrive pas à imaginer les circonstances géopolitiques qui permettraient de changer la donne. Tant que le statu quo perdure, il ne sert à rien de se tourner vers l'ONU pour régler des problèmes politiques importants. Durant les cinquante premières années de son existence, l'ONU n'a joué aucun rôle dans la grande bataille contre le communisme à cause du veto russe et chinois. Elle a été inexistante pour mettre fin à l'une des plus grandes menaces contre la liberté et l'Occident. Aujourd'hui, les Nations unies jouent un rôle totalement marginal dans la lutte contre le terrorisme et la prolifération nucléaire ainsi que contre les armes chimiques et biologiques.

- Des projets de réforme de l'ONU ont pourtant été échafaudés depuis longtemps. Y êtes-vous favorable?

- Depuis quinze ans, je défends l'idée qu'il faut inclure le Japon comme membre permanent du Conseil de sécurité. Le Japon est le deuxième contributeur de l'ONU et une puissance économique globale. Mais il faut se limiter au Japon. Si on accepte d'autres membres, on ne saura plus où s'arrêter. C'est pourquoi la réforme n'a jamais abouti à New York. Le Conseil de sécurité ne fonctionne pas à 15 membres, imaginez s'il en compte 25.

- Préférez-vous dès lors un petit club, celui des démocraties tel que le suggère Robert Kagan?

- C'est une alternative positive à l'ONU, une concurrence qui pourrait lui être profitable. Mais je ne me fais pas d'illusions. Les pays européens n'adhéreront pas à cette ligue des démocraties. On pourrait, en revanche, suivre la suggestion de l'ex-premier ministre espagnol José Maria Aznar de faire de l'OTAN une organisation globale qui comprendrait aussi le Japon, l'Australie, Israël, Singapour et éventuellement d'autres pays. L'intérêt? Cette organisation aurait des capacités militaires.

- Vous avez toujours été opposé à la création de la Cour pénale internationale. Celle-ci pourrait inculper le président soudanais Omar al-Bachir. Même le président George Bush semble apporter un soutien implicite à la Cour.

- La Cour pénale internationale n'a pas le moindre impact sur les autorités soudanaises hormis de les contraindre à moins voyager à l'étranger. Cette volonté d'inculpation est une belle intention. C'est est une manière d'éviter de traiter le problème du Darfour de front, où des gens sont toujours en train de mourir. Mes objections à la Cour pénale internationale? Comme son procureur, elle manque de légitimité démocratique et est inefficace pour aborder les problèmes du monde réel. Elle a de fortes chances de connaître le même sort que la Cour internationale de justice (ndlr: organe judiciaire principal de l'ONU).

- Pour vous, le droit international n'a donc aucun intérêt?

- C'est une idée européenne plus qu'autre chose qu'on essaie de promouvoir au sein de l'ONU. C'est éloigné de la réalité et cela n'a aucun avenir.

- Un expert a déclaré que le monde unipolaire des Américains s'est achevé cet été en Géorgie. Pour vous, les Etats-Unis vivent-ils dans un monde unipolaire ou multipolaire?

- Je ne crois pas que nous ayons jamais vécu dans un monde unipolaire. Contrairement à ce que pensent d'autres pays, personne en Amérique n'estime que les Etats-Unis sont au centre de l'univers. Les Etats-Unis étaient plus puissants en 1945 que dans les années 1990 ou en 2008. Mais ils ont bénéficié de la disparition de l'URSS et du Pacte de Varsovie. La question n'est donc pas de savoir si on vit dans un monde unipolaire ou non, mais de savoir si l'Europe va assumer sa responsabilité dans le monde.

- L'Europe semble visiblement peu vous inspirer.

- L'Europe actuelle est moins que la somme de ses parties. Avec une politique d'immigration commune, elle voulait devenir un pôle alternatif aux Etats-Unis. Mais les Etats membres de l'Union européenne ont gaspillé un temps fou pour finalement aboutir au plus petit dénominateur commun. Maintenant, elle est paralysée. L'Europe devrait moins coordonner sa politique étrangère. Ce serait mieux pour elle et pour l'Amérique. Cela permettrait aux pays européens qui souhaitent s'allier à nous de ne pas se diluer dans le mixer de l'UE. La théorie selon laquelle l'Europe serait plus forte grâce à une coopération politique accrue s'est révélée fausse.

- Les Etats-Unis doivent-ils être plus intransigeants envers la Russie dont on a pris connaissance récemment de sa nouvelle volonté de puissance?

- Après l'invasion de la Géorgie, il faut sérieusement étudier la possibilité d'exclure la Russie du G8. C'est une des différences majeures du candidat John McCain par rapport à George Bush ou même le candidat démocrate Barack Obama qui préconise de traiter la question au Conseil de sécurité. C'est illusoire. Le premier ministre Vladimir Poutine et le président Dmitri Medvedev ont l'intention, si ce n'est de reconstituer le territoire de l'ex-URSS, du moins d'étendre l'hégémonie de la Russie bien au-delà de ses frontières. C'est une menace pour l'Occident et pour l'OTAN.

- Votre position et celle de John McCain sont beaucoup plus dures que celle du président Bush...

- De retour des Jeux olympiques, après l'agression russe en Géorgie, George Bush a réagi avec faiblesse. Il n'est pas non plus parvenu à convaincre les Européens de reconsidérer leur décision prise au sommet de l'OTAN de Bucarest ce printemps de ne pas promettre une adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'OTAN. Ce fut une vraie erreur des Européens qui a été interprétée à Moscou comme un signe de faiblesse. Ce fut un facteur déterminant dans la décision russe d'utiliser la force militaire.

- L'Amérique s'est-elle remise des attentats du 11 septembre 2001?

- Nous nous en sommes remis. Toutefois, les Américains sont un peuple impatient. Comme nous n'avons plus subi d'attaque depuis sept ans, beaucoup d'entre nous pensent que la menace terroriste a disparu. C'est faux. J'espère qu'il ne nous faudra pas un nouveau 11 septembre pour nous le rappeler.

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