Opinion

La presse est-elle trop ou pas assez politisée?

L’historien Olivier Meuwly s’interroge sur le rôle politique de la presse depuis un siècle et quel sens lui donner à l’avenir

Les journalistes ont toujours joui d’une position ambiguë: jalousés par le pouvoir qu’ils possèdent de fouiller les recoins de la vie politique, ils sont haïs par la puissance presque «juridictionnelle» que les démocraties leur ont confiée. Mais, aujourd’hui, tout bascule: la numérisation de l’information a brisé les modèles économiques et la vague «anti-establishment» la frappe avec une violence inouïe. Leur monopole du savoir est contesté: en sont-ils responsables?

La presse est fondamentalement politique. Elle accompagne les grands combats pour la liberté depuis la fin du XVIIIe siècle. Tributaire du droit de penser, elle fut le vecteur naturel de toutes les revendications qui ont construit nos démocraties. Durant le XIXe siècle, une idée politique n’existe que si elle trouve le support d’un journal. Le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne ou la Neue Zürcher Zeitung figurent parmi les plus beaux fruits de la presse intellectuelle et libérale. Et qu’aurait été le Parti communiste français sans L’Humanité fondée par Jaurès?

A la fin du siècle, l’émergence de la société de consommation change la donne. Les quatre plus grands titres parisiens tirent à plus d’un million d’exemplaires par jour. En Suisse, la Tribune de Genève et le Tages Anzeiger jouent un rôle pionnier. La presse politique cède le pas devant la presse d’information, mais ne déserte pas totalement sa vocation originelle: l’éditorial rappelle que le journaliste n’est pas qu’un observateur, mais aussi un acteur de la vie sociale. Commence le temps des grandes enquêtes qui doivent dénoncer les dysfonctionnements de la société, appeler à l’action contre les abus, les scandales. Albert Londres ausculte le bagne de Cayenne et Joseph Pulitzer fouille dans les «poubelles» de l’information…

Une chronique: Journalisme politique, fin de partie?

La droite conservatrice intervient

Cette presse s’impose partout, plus tardivement en Suisse. L’économie a dicté ses consignes. La presse se drape dans une neutralité qu’elle affirme nécessaire à la démocratie. Mais le démon politique la guette: dans les années 1960, en France ou en Allemagne, contre le consensus politique qui prévaut, elle se pare des habits d’une sorte d’opposition extraparlementaire. Comme les milieux culturels, elle remet en cause les mœurs politiques et sociales, surveiller une société qui réinvente la liberté.

La presse s’est-elle fait l’arme de la gauche? Ce n’est pas faux. Issus de facultés plutôt marquées à gauche, les journalistes reproduisent les schémas appris à l’université. La droite a-t-elle au moins repensé son action intellectuelle? Que nenni. Au ceux qui l’accusaient de recruter ses collaborateurs à gauche, Bernard Béguin, ancien patron du Journal de Genève, répondait qu’il engageait les gens intéressés. Le pragmatisme du temps se marie mal avec la pensée critique…

Les journalistes suisses peuvent s’ériger en pédagogues de la complexité

Les années 1990 assistent à un nouveau changement de paradigme. En Suisse, confrontés à la déferlante de l’UDC, les médias s’interrogent, comprennent qu’ils avaient eux-mêmes malmené leur magistère intellectuel en ne percevant pas les aspirations nouvelles, après avoir contemplé avec trop de bienveillance ceux en provenance de la gauche, au nom de la critique du pouvoir. Alors que la droite libérale ne saisit pas le rôle réinventé de la presse comme arme politique, la droite conservatrice agit: la Weltwoche, puis la Basler Zeitung tombent dans son escarcelle.

Ambiance populiste

A peine la presse commence-t-elle à s’interroger que survient le virage algorithmique qui défrise les codes, dans une ambiance populiste peu propice à l’analyse sereine. Affaiblis, les médias deviennent la proie facile des nouveaux censeurs du «système» et s’enfoncent dans un certain conformisme. De transgresseur autoproclamé, elle voit son pouvoir transgressé. Pourquoi la croire alors que les preuves de sa «non-neutralité» s’accumuleraient?

Chanter leur nécessité démocratique ne suffit plus. Sur le plan économique, il faudra peut-être passer par des fondations, sur le modèle néerlandais. Mais la remise en question doit être plus profonde. Oser confronter ouvertement ses prémisses idéologiques aux règles de l’honnêteté intellectuelle? Les historiens sont placés devant une mission similaire: qu’est ce que l'«objectivité»? Seul le traitement du fait apporte une plus-value, à condition que les questions soient bien posées. Sur ce terrain, les journalistes suisses peuvent s’ériger en pédagogues de la complexité, comme ils le démontrent à la veille des votations lorsqu’ils abordent des sujets souvent techniques en première page ou en prime time.


Lire aussi: Le fardeau de l’Etat pèse sur les médias

Publicité