Une équipe de douze chercheurs de l’Université de Zurich arrive à des conclusions négatives et dramatisantes à propos de la qualité des médias suisses.

Pire, la démocratie elle-même serait en danger. La Suisse et sa légendaire démocratie, qui a résisté pendant des siècles aux plus terribles épreuves, seraient subitement menacées. Pas par un ennemi extérieur. Non, l’ennemi viendrait de l’intérieur. Le mal viendrait de la qualité des médias.

De très nombreux et récents travaux de la recherche internationale dans le domaine des sciences de la communication, des médias et du journalisme arrivent à des résultats pourtant très différents.

Je me base sur les communiqués de presse et leurs reprises par les nombreux médias qui en ont parlé. C’est bien à partir de tels communiqués, même s’ils sont partiels, que se forme dans le public l’image de tels travaux et recherches et des disciplines afférentes.

Le bon fonctionnement de la démocratie dépend de la qualité des médias. D’accord. Cette dernière serait en «forte baisse», notamment à cause de la crise économique, et à cause d’un bouc émissaire tout désigné: «Les gratuits»! A cause aussi des «sites internet». Sur ce dernier point, ma surprise est totale.

Bien avant les gratuits, certaines tendances existaient déjà, même si ces derniers les ont parfois renforcées. Il y a toujours eu des journaux à sensation, «de boulevard», «people» (avec «émotionnalisation», «personnalisation», etc.), et tirés à des millions d’exemplaires dans de nombreux pays.

Mais il existe aussi, pour ne prendre qu’un seul média, des dizaines de chaînes de TV de grande qualité dont certaines diffusent même 24h sur 24h. De même pour les journaux.

Le nombre de titres n’est pas non plus un critère. On sait qu’une diminution du nombre peut même aller de pair avec une augmentation de la qualité.

Ce qui manque en réalité en Suisse, c’est une plus grande diversité culturelle, politique et idéologique, et un plus grand pluralisme des médias et des journalistes. Tout le monde sait qu’une grande majorité des journalistes sont à gauche et/ou politiquement corrects. Ce n’est pas un préjugé!

Souvenons-nous par exemple de la campagne féroce menée contre la Weltwoche en Suisse alémanique quand elle a passé «à droite». Il a fallu des années, et jusqu’à tout récemment, pour que d’autres médias reprennent certains articles de cet hebdomadaire qui effectue, en réalité, du journalisme d’investigation, alors que l’on s’est souvent contenté de parler de «l’inféodation blochérienne» de ce journal.

C’est plus de diversité et de pluralisme qu’il nous faut aussi en Suisse romande. Qui donc en a peur?

Pour les chercheurs de Zurich, Internet serait un autre danger, comme les gratuits; les jeunes manqueraient de «socialisation positive», socialisés qu’ils auraient été dans une «culture de la gratuité et de faible qualité». Ils vont jusqu’à craindre un «manque de formation» de l’opinion publique!

Ces chercheurs semblent oublier que la presse n’est plus que l’un des nombreux moyens d’information, terme que je préfère à celui de formation, car je pense que le bon sens du peuple suisse nous protège au­jourd’hui encore de bien des délires idéologiques.

Les jeunes peuvent très bien lire d’un œil clignotant des gratuits, rapidement, et ensuite si nécessaire aller sur Internet ou ailleurs pour compléter avec des dossiers de grande qualité, et tout cela en plus sur le mode de l’interactivité, de la participation.

Oui, ils sont actifs ces jeunes, en réagissant par centaines et milliers sur les blogs, les sites des journaux, ou encore à la TV, en direct, pendant un débat, quand quelque chose ne leur plaît pas ou qu’ils ont envie de compléter et de donner leur avis; et ils en ont des avis, souvent très intéressants.

C’est aussi cela la «montée des profanes». L’espace public a changé; il y a une redistribution générale des pouvoirs et du pouvoir de donner du sens aux réalités. Ce n’est pas un hasard si certains intellectuels subissent un processus de marginalisation dans l’espace public et politique, face à tous ces nouveaux vecteurs d’une démocratisation en élargissement permanent.

Les gratuits reviendraient même à renoncer à la «rationalité et à l’analyse»!

Ces chercheurs regrettent aussi la trop grande attention accordée à «l’intérêt humain». Là je m’inquiète, mais sans doute dois-je mal interpréter.

Trop de place aussi accordée au sport? Il est vrai que, dans les années 1970-80, faire du sport était méprisé par les intellectuels. Comme si on ne pouvait pas vivre dans deux univers à la fois. Et c’est bien ce que font les jeunes: ils s’intéressent à plusieurs choses à la fois et plus seulement à la bonne parole de certains.

Nous avons une démocratie de qualité, enviée internationalement, des médias très divers, pour chaque public, et de qualité, qualité qui peut certes encore être renforcée. Et c’est bien le pluralisme, et non la qualité, qui est insuffisant dans les médias. Le fossé qui s’est créé entre le monde médiatico-politique et la population, révélé notamment lors de certaines votations populaires, n’en est que l’un des signes. Un certain discrédit des médias auprès du grand public en est un autre, inquiétant celui-là.

Voilà de vrais et fondamentaux défis pour les chercheurs et pour les journalistes qui souhaitent contrer ce discrédit. Supprimer la gratuité ne résoudra aucun de ces problèmes. D’ailleurs, les gratuits semblent déjà s’éroder d’eux-mêmes.

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