Nul ne peut être son propre médecin dit l’adage. L’établissement d’un diagnostic demande en effet recul et objectivité, ce qui manque évidemment à un patient directement concerné par ses maux et par leur issue.

La presse vit ce dilemme. Pourtant, cela fait longtemps que les premiers symptômes sont apparus et L’Hebdo, puisque c’est aujourd’hui de lui qu’il s’agit, était déficitaire depuis dix ans sans doute. Lentement mais sûrement, la publicité a déserté les supports papier et, avec la montée d’Internet, les lecteurs ont été sollicités de toutes parts par une information qui avait l’apparence de la gratuité. S’en est suivie une double perte d’argent, celui des annonceurs et celui des clients.

Disparition prévisible du papier

Les journalistes, gens intelligents et cultivés, dont le métier est de scruter la société, de décortiquer ses évolutions et de percevoir l’avenir («Bon pour la tête» n’était-il pas l’excellent slogan de L’Hebdo?) n’ont pas vu que les phénomènes de la modernité dont ils parlaient à longueur de colonnes allaient rapidement les concerner. Inventaire des symptômes.

La gratuité. Alors même que le prix des abonnements augmentait, les groupes de presse lançaient des journaux gratuits et développaient des plates-formes internet libres d’accès. Il ne faut pas le leur reprocher car un entrepreneur doit anticiper et s’adapter au marché. S’ils ne l’avaient pas fait, il ne leur resterait aujourd’hui que les yeux pour pleurer. Mais ces initiatives ont induit chez les lecteurs l’impression que l’important travail journalistique n’avait pas à être payé. Elles portaient aussi en germe la disparition du papier, qui ne survivra d’ailleurs pas à la génération née avant Internet (la mienne).

Question de positionnement

Le conformisme. Rien de pire en économie qu’une offre indifférenciée. En tombant dans le panneau du politiquement correct et des modes de pensée orthodoxes, la presse a trahi sa fonction. Elle s’est encalminée dans les eaux calmes de la bien-pensance alors même que le peuple en sortait. Certains ont bien compris le danger en laissant place dans leurs colonnes à des plumes étrangères à la rédaction, apportant des points de vue indépendants voire contradictoires. D’autres ont misé sur un positionnement original et pérenne, tel Le canard enchaîné, qui vit fort bien depuis plus de 100 ans sans aucune publicité.

La défiance. Depuis plusieurs années, on a vu chuter l’indice de crédibilité des médias, le client commençant à se méfier du produit qui lui était proposé, le pas suivant étant évidemment de s’en détourner. A noter que ce désaveu touche aussi les partis politiques et les institutions qui, comme les médias, se sont déclarés indispensables à la démocratie tout en s’éloignant du peuple dont ils tiraient pourtant leur légitimité. Cette contradiction a fait le lit du populisme.

Tristesse

L’ubérisation de l’économie. Ce phénomène dépasse l’interprétation purement technique qui le définit car il révèle surtout l’incroyable individualisme de notre société. Contrairement à l’ancienne économie, pétrie d’interdépendances et de solidarités, la nouvelle repose sur des clients individualistes qui picorent les mêmes grains qu’autrefois, mais chacun à son heure, à sa façon et en croyant choisir sa mangeoire. Ils y ont été poussés par des entreprises qui rognaient peu à peu sur les services fournis (self-services, e-banking et autres Amazon ou Easyjet…) en leur expliquant qu’ils pouvaient faire le job eux-mêmes. Les lecteurs zappent donc de sites en sites dès lors que de nouvelles sources sont apparues, d’obédiences diverses, et que des centaines de journalistes amateurs ont émergé, créant des blogs d’inégale valeur.

Tout ceci étant dit, je suis profondément triste de la disparition de l’Hebdo. Ce magazine comptait d’excellentes plumes qui faisaient très bien leur travail, avec engagement et convictions, même si ce n’étaient pas toujours les miennes. J’y compte des amis auxquels je souhaite de dépasser ce mauvais cap et de retrouver bientôt la joie d’écrire et, surtout, d’être lus.


mh.miauton@bluewin.ch

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