Depuis plusieurs décennies, les affaires de prêtres pédophiles défraient la chronique avec une régularité de métronome. Le plus souvent, les médias se contentent de relater les faits, incontestablement dramatiques. Du côté des blogs, les propos des citoyens internautes sont terribles: peines insuffisantes, circonstances aggravantes pour abus d'autorité, voire réclamation de la peine de mort.

Le peuple a des envies de lynchage. La répulsion pour ces actes est si forte qu'elle empêche que l'on cherche à comprendre le phénomène. Et l'on oublie que ces serviteurs de Dieu sont aussi des êtres humains qui à ce titre ont droit à une analyse et une compréhension de leurs comportements, par ailleurs inacceptables. Comprendre ne veut pas dire accepter.

Contrairement à une opinion largement répandue, nos orientations sexuelles ne sont pas codées par nos patrimoines génétiques. Le gène de la pédophilie n'existe pas, pas plus que celui de l'homosexualité, de la polygamie ou de l'infidélité conjugale. Ce qui est biologiquement programmé en revanche, et c'est indiscutable, c'est le désir pour l'autre ou l'attirance sexuelle. Freud parlait de pulsions sexuelles.

Dans un texte remarquable du siècle des Lumières, publié dans le volume consacré à l'Homme dans sa monumentale Histoire naturelle, Buffon donne la parole à un jeune séminariste. Tenu à l'abstinence, cet individu en pleine possession de ses moyens raconte les souffrances terribles qu'il endure pour ne pas succomber à la «tentation». Sa vie est devenue un long et terrifiant calvaire: «Je m'efforçois de chasser les idées contraires et d'étouffer mes désirs. [...] Cependant le besoin de la nature se faisoit sentir si vivement, que je faisois des efforts incroyables pour y résister; de cette opposition, de ce combat intérieur, il en résultoit une stupeur, une espèce d'agonie, qui me rendoit semblable à un automate, et m'ôtoit jusqu'à la faculté de penser.»

A une époque où l'on n'étalait pas ses tourments internes, ce texte constitue une première: il met en évidence l'effet de «l'inconscient» sur les comportements et la difficile, voire l'impossible victoire de l'esprit sur le corps. Il plaide contre le célibat des prêtres...

L'attirance sexuelle pour l'autre est donc biologiquement fondée. Elle varie en intensité selon les individus, mais elle ne dit pas par qui nous devons nous sentir attirés. Ici, une sorte d'éducation inconsciente joue un rôle capital, comme nous l'apprennent des spécialistes du développement de l'enfant. Le célèbre anthropologue Malinowski raconte au début des années 1930 dans son révolutionnaire ouvrage La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives comment les habitants du Trobriand organisent leur vie sexuelle. On y apprend qu'elle est extrêmement codifiée et organisée. Chaque classe d'âge, chaque sexe sait parfaitement ce qu'il ne doit pas faire et surtout ce qu'il doit absolument faire en matière de sexualité à tel ou tel moment de sa vie. Ainsi culturellement programmé, chaque Trobriandais arrive au mariage dûment préparé et entraîné à la vie sexuelle.

Ces pratiques, dont la description pourrait encore aujourd'hui choquer les plus blasés, ont ceci d'avantageux qu'elles procurent des repères très clairs en matière de comportements sexuels; elles suppléent à l'absence de directives biologiques. On ne sera donc qu'à moitié surpris d'apprendre que, selon Malinowski, il n'y a pas de pédophilie chez les Trobriandais. Et l'on en déduira que si ce comportement est une maladie, comme le disent certains, il s'agit d'une maladie de société.

En Occident, toujours très pudibond en matière de sexualité malgré les progrès accomplis depuis la première parution du livre de Malinowski, l'éducation sexuelle se résume le plus souvent à quelques cours donnés en classe et à la lecture dérobée de certaines revues ou au visionnement à la sauvette de «films d'adultes». Dans bon nombre de cas, il n'y a pas d'éducation du tout et les jeunes adultes se débrouillent comme ils peuvent, dans certains cas avec un passé déjà très lourd. On peut donc comprendre pourquoi le résultat laisse parfois à désirer, comme nous le rappellent de tristes faits divers.

Alors quel rapport avec les prêtres pédophiles? Un prêtre peut vivre ou avoir vécu une situation doublement pathogène. Soumis à ses désirs et malgré sa foi et sa volonté, il peut se retrouver dans une profonde détresse psychologique, un sujet assurément encore plus tabou dans son milieu qu'ailleurs. Il ne trouvera donc pas d'aide si ce n'est en lui-même, ce qui, reconnaissons-le, ne va pas de soi. De surcroît, comme il est entré jeune au séminaire, ses repères en matière de sexualité ne seront pas forcément très clairs, voire conformes à la pratique dominante.

Ce double déficit «culturel» dans l'éducation de certains serviteurs de Dieu devrait, en toute logique, constituer des circonstances atténuantes lorsque l'on porte un jugement sur des actes par ailleurs inacceptables.

Le lecteur aura compris qu'il ne s'agit pas ici de minimiser la lourdeur d'une faute qui porte très gravement préjudice à des humains encore immatures et non consentants, mais de se demander si, pour soigner un mal culturellement déterminé, le plus simple ne serait pas de supprimer sa cause.

Ou préférons-nous continuer à nous effrayer avec des histoires de prêtres pédophiles et nous déresponsabiliser en accusant nos gènes?