La Suisse a du mal à trouver une solution en matière de réglementation de la prévention et de la promotion de la santé. Le 8 mars, le Conseil national a de nouveau confirmé son oui. Cela signifie que l’affaire va être traitée une deuxième fois par le Conseil des Etats. Ce va-et-vient a aussi ses côtés positifs. Le débat politique a pour effet que les arguments pour et contre ne cessent de se préciser.

La principale objection des adversaires de cette loi sur la prévention: la santé relève de la sphère privée. Les uns font part de leurs doutes quant à l’efficacité des interventions étatiques, tandis que d’autres peignent carrément le diable sur la muraille en prédisant l’avènement d’une dictature sanitaire. Ces débats tournent toutefois toujours autour de la question fondamentale qui est celle de la tutelle, de la liberté et de la responsabilité individuelle.

La prévention et la promotion de la santé ont pour but de maintenir la santé et de la renforcer. Mais pourquoi donc certains individus restent-ils en bonne santé malgré les comportements qu’ils adoptent, alors que d’autres tombent malades? Cette question a été soulevée il y a près de quarante ans et sous-tend toute la perspective dite «de la salutogenèse», qui étudie le potentiel de santé des individus. La réponse: les gens restent en bonne santé parce qu’ils savent organiser leur vie. Un fameux rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) montre en effet que les chances en matière de santé augmentent lorsqu’un individu peut déterminer lui-même sa propre vie. L’autodétermination et la liberté sont donc des facteurs de santé centraux.

On dégaine très rapidement l’argument de la liberté pour soi-disant protéger l’individu contre les interventions de l’Etat. Or, cet argument n’est de loin pas définitif. En effet, si la liberté est pertinente pour la santé, alors il faut non seulement la protéger, mais également la promouvoir. Prenons l’exemple du développement économique et culturel: si l’Etat ne le favorisait pas, nous n’aurions ni promotion économique, ni système de formation. L’Etat doit donc, si l’on suit cette logique, favoriser les conditions dans lesquelles les citoyens peuvent renforcer leur responsabilité à l’égard de leur santé. D’un autre côté, l’Etat doit protéger la population contre les risques. Il est légitime, à ce titre, de limiter la liberté individuelle dans certains cas, notamment et surtout lorsque la responsabilité individuelle ne fonctionne pas. Tel est par exemple le cas lorsque le comportement de certains vient entraver la liberté des autres.

C’est ici que réside une marge d’interprétation. L’interdiction de fumer dans les lieux publics a été justifiée par la mise en danger de tiers et n’a pas manqué d’être largement acceptée. Le fait que les enfants ne puissent pas acheter de boissons alcoolisées n’est plus remis en question. Mais dans d’autres cas les opinions divergent. Un produit, dont on a les preuves qu’il nuit à la santé des enfants, doit-il pouvoir faire l’objet d’une publicité sans restriction aucune? La promotion de la santé œuvre pour que ces questions soient discutées sur la place publique. Les controverses elles-mêmes permettent parfois à la population de prendre davantage conscience de l’importance des questions de santé. Un bon exemple est celui du fabricant, connu, d’une barre de chocolat, qui a récemment fait savoir que ses produits ne seraient plus proposés dans des emballages extra-larges.

Quelles conclusions pouvons-nous en tirer pour le débat actuel? Au regard d’une épidémie, l’Etat est tenu de protéger les citoyens, si nécessaire en prenant des mesures contraignantes. La chose est réglementée depuis longtemps en Suisse. Mais nous sommes éga­lement confrontés à d’autres problèmes. Dans les pays indus­trialisés, les maladies non transmissibles telles que le cancer ou le diabète augmentent rapidement. Lors d’un sommet de l’ONU il y a quelques mois, on a insisté sur le fait que l’augmentation des maladies chroniques risquait à l’avenir de peser très lourd sur les systèmes de santé. La prévention devrait donc être renforcée de toute urgence. Or, nous n’avons aucune réglementation au niveau fédéral pour ces défis.

Pour les maladies non transmissibles, dites liées au mode de vie, la prévention ne peut pas fonctionner selon le modèle de la défense, comme avec une vaccination. Elle doit reposer sur la maturité et la responsabilité individuelle. Il est impératif d’introduire une prévention qui repose sur une perspective plus large et dont le but peut être décrit comme suit: que les individus prennent conscience des interactions entre l’environnement, le mode de vie et leur potentiel de santé. Une telle compétence repose sur l’information et l’expérience. La prévention est pour l’essentiel une tâche éducative.

Vivre sainement est une question de volonté, affirmait un intervenant lors des débats du Conseil des Etats. La volonté peut certes beaucoup, mais elle doit également bénéficier de bonnes conditions pour pouvoir se développer. La santé est une affaire privée, voilà une affirmation à laquelle on peut également adhérer. Mais créer des conditions qui permettent à tout un chacun de prendre soi-même sa santé en main, voilà qui est une affaire publique.

Vivre sainement est une question de volonté, c’est vrai. Mais la volonté doit pouvoir se développer dans de bonnes conditions

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