«Love Life – ne regrette rien»: telle est la devise de la nouvelle campagne contre le VIH et autres infections sexuellement transmissibles (IST), lancée par l’Office fédéral de la santé publique. Elle s’accompagne d’un spectaculaire spot TV, notamment visible sur le site de 20 minutes, qui enchaîne une quinzaine de scènes érotiques sans fard, mais tournées avec beaucoup d’humour, où les acteurs et actrices entonnent les extraits d’une chanson bien connue. D’Edith Piaf, évidemment: «Non! Rien de rien/Non! Je ne regrette rien/[…]/C’est payé, balayé, oublié/Je me fous du passé!»

Le spectacle semble si osé que sur YouTube, ledit petit film est escorté du message suivant: «Avertissement relatif au contenu: cette vidéo peut être inappropriée pour certains utilisateurs. Se connecter pour confirmer son âge.» Bref, c’est «un choix très décidé», selon le 19:30 de la RTS de lundi soir, qui y a vu quelque chose d’«équivoque». Alors qu’Alexandra Calmy, responsable de l’unité VIH/SIDA aux Hôpitaux universitaires de Genève, n’a «pas l’impression que ça incite à la débauche».

«J’aime mon corps. Je le protège»

«Une campagne provocatrice», encore, pour le 12h30 radiophonique de La Première. Car le but de l’opération, qui va jusqu’à mettre en scène un orgasme, est de motiver toutes les personnes sexuellement actives en Suisse à opter pour un comportement responsable et à l’assumer. Conjointement avec l’Aide suisse contre le sida et Santé sexuelle Suisse, il s’agit de montrer que le safer sex offre des avantages, avec les trois slogans suivants: «J’aime ma vie. J’en prends soin»; «J’aime mon corps. Je le protège»; et «Je ne regrette rien. J’y veille.»

En 2013, 575 diagnostics de contamination par le virus du sida ont été annoncés en Suisse. C’est 8% de moins que l’année précédente (voir les chiffres détaillés et les infographies publiés sur RTS Info). Donc encourageant. Voilà pourquoi la campagne interpelle «les personnes qui se promettent à elles-mêmes d’incarner les principes du manifeste». Comment? Anonymement, en donnant leur accord sur le site lovelife.ch. Concrètement, «elles peuvent s’investir publiquement pour un comportement sexuel responsable, ensuite partager cette promesse sur les réseaux sociaux et même commander, à titre gratuit, un anneau rose Love Life. En le portant, elles signalent leur participation à la campagne.»

A quand une campagne «sans porno»?

Mais ce qui devait bien arriver arriva. «A quand une campagne antisida sans porno?» demandent LesObservateurs.ch, pour lesquels «la lutte contre le VIH semble être devenue, depuis dix ans, le prétexte à tout un étalage de chair sur la place publique. Comme si l’invitation à la prudence ne pouvait s’accompagner que d’une succession d’incitations à la débauche… Multipliez les situations à risque mais continuez à vous comporter comme de bons petits Suisses triplement assurés.»

Et de poursuivre: «Une campagne de prévention digne de ce nom porterait le message préventif bien en amont. Bref, ça coûte cher et on se demande à quoi ça sert, sinon à mettre en scène toute une galerie de comportements sexuels plus divergents les uns que les autres à rang d’égalité avec ce que jadis on appelait… l’amour. […] Où l’on s’aperçoit que ces campagnes n’ont rien fait contre les infections, qui doivent tout aux progrès de la médecine. […] 10 millions à économiser! Sensibles s’abstenir.»

Devenez le vecteur!

N’en déplaise au contradicteur, c’est en fait dans l’interaction proposée que réside la véritable innovation de la campagne nationale. Un casting est en effet «organisé sur le site pour trouver des personnes ou des couples dont la conception originale d’une sexualité responsable pourrait être matérialisée de manière artistique sur des affiches». Ce, compte tenu du fait qu’un sondage a montré que beaucoup de gens avaient «des regrets au sujet de leur vie sexuelle», comme de ne pas avoir utilisé de préservatif, par exemple.

Le message? Soyez un des futurs protagonistes de la campagne d’affichage «mêlant sensualité et authenticité»! Le but étant «de pousser la population active sexuellement – près de 90% des personnes âgées de 18 à 60 ans – à devenir acteurs et vecteurs du message», précise 24 heures. Ce qui fait beaucoup plus débat en Suisse alémanique, à l’instar du titre du Blick: «So viel Sex wie nie zuvor» – «Du sexe comme jamais auparavant».

Les remords des Suisses

Le Huffington Post n’a pas été insensible à la démarche, lui qui explique que «même si le sida cède du terrain cette année en Suisse, la mobilisation pour sensibiliser la population se poursuit. La campagne de prévention «Love Life» […] revient en 2014 avec un tout nouveau spot, plutôt provocateur.» Et d’approuver la méthode: «Quoi de mieux que d’évoquer les regrets pour faire peser tout le poids de cette responsabilité? […] L’OFSP a donc décidé de réaliser un sondage sur les remords de 1000 Suisses et Suissesses en partenariat avec l’institut d’études GFK

Et les résultats de l’enquête sont «édifiants» pour le quotidien en ligne français: «Plus d’une personne sur trois regrette quelque chose dans sa vie sexuelle tandis qu’une personne sur dix a reconnu avoir eu des relations sexuelles non protégées avec un partenaire dont elle ignorait le statut VIH au cours des douze derniers mois. Voilà pourquoi les regrets sont au cœur de la nouvelle campagne».

En 1987…

D’ailleurs, quelle évolution depuis la première campagne nationale, que rappelle l’OFSP – on y croit à peine! Lors du journal télévisé suisse allemand du 3 février 1987, Charles Clerc présente en direct le «mode d’emploi» du préservatif. De cette «petite chose», disait-il.

Mais c’était le début d’une nouvelle ère, où il fallait montrer «de manière exemplaire l’entrée didactique dans une campagne qui visait un changement de comportement sans recourir au bâton de la morale et au doigt de l’accusation».

C’était il y a à peine plus d’un quart de siècle.