C’est donc fait. La présidentielle biélorusse a eu lieu ce dimanche, comme prévu, et la police a déjà dispersé par la force en soirée des foules de manifestants après que le sortant, l’inamovible Alexandre Loukachenko, 65 ans, fut d’abord donné gagnant à près de 80% des voix à la sortie des bureaux de vote, selon «un sondage officiel». Sa rivale, l’opposante Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, professeur d’anglais, dénonçait des fraudes et estimait avoir le soutien d’une majorité des votants.

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A vrai dire, personne n’est dupe: ce scénario néocommuniste digne des meilleurs scripts post-soviétiques était couru d’avance, comme déjà gravé dans le marbre au pays d’un despote peu éclairé, bien plutôt aveuglé par le pouvoir auquel il s’accroche depuis plus d’un quart de siècle à Minsk.

Relayé par Courrier international, le site russo- et anglophone basé en Lettonie Meduza.io indique que «la police dit avoir utilisé des «équipements spéciaux» pour disperser les rassemblements, dont des grenades assourdissantes, et avoir procédé à des arrestations». Le Ministère de l’intérieur, lui, comme Loukachenko l’a encore promis ce dimanche, assure avoir «la situation sous contrôle». Le fameux «sondage officiel» accordait «79,7% des voix» au «dernier dictateur d’Europe», contre «6,8%» à sa rivale. On relèvera la précision.

Les résultats – «officiels» encore une fois – étaient attendus ce lundi matin, mais les observateurs de cette scène politique fantasque ne prévoyaient guère d’évolution des chiffres. Bingo! A 8h13, les agences de presse annonçaient la victoire finale avec 80,23%, infime variation prouvant que les calculs sont bien justes… Le site biélorusse de Radio Racyja avait prévenu: «L’euphorie est le talon d’Achille de la nouvelle opposition, […] et le Kremlin pourrait récupérer un Alexandre Loukachenko affaibli, prêt à toutes les concessions.» Eurotopics.net s’appuie aussi sur le site russe Gordonua.com pour dire que l’opposition a beau être forte, «personne ne veut d’une rupture idéologique» avec Moscou.

«Un analphabète numérique»

«Heureusement, Loukachenko est un analphabète numérique.» Dans un post Facebook repris par le site Newsru.com, le chroniqueur Maxime Goriounov s’en réjouit: «Si, au début des années 2000, il avait commencé à inviter des spécialistes IT pour lui installer un Etat de surveillance diabolique, les Biélorusses feraient aujourd’hui face à un monstre électronique capable de deviner leurs sentiments et pensées avant eux-mêmes. […] Dieu merci, Alexandre Loukachenko aime les navets, les betteraves et le mugissement des vaches à l’aube»…

… En 2020, son régime repose encore sur une propagande imprimée sur papier, la télévision et les gourdins de la police. […] L’opposition est confrontée à une dictature façon Brejnev

Le Monde confirme pour sa part que «les entraves à l’Etat de droit font de lui une persona non grata pour l’Union européenne au moment où l’homme affronte une sévère récession liée, notamment, au Covid-19. Pour y faire face, Alexandre Loukachenko a laissé entendre qu’aucune réforme à même de laisser davantage de place à une économie de marché ne serait acceptée. Faire émerger une bourgeoisie indépendante de l’Etat, ayant les moyens de le défaire, le terrifie. […] Le président préfère le modèle économique de type soviétique, centralisé et étatique, qui mène le pays à la ruine.»

Ouest-France dit pourtant que chacun se retrouve dans les paroles de Svetlana Tikhanovskaïa: «Nous sommes un peuple fatigué d’avoir peur et de ne rien pouvoir dire… Nous voulons des élections justes et […] des changements pacifiques pour notre pays.» Illusion, donc: elles n’ont pas été «plus justes que les précédentes, dans ce régime coutumier du bourrage des urnes. Aucune instance internationale [n’était] présente pour contrôler le scrutin! Le cynique adage de Staline [risquait fort] une fois encore de se vérifier»:

Peu importe qui vient voter, l’important c’est ceux qui comptent les votes!

Le nouveau Petit Père des peuples contre les «nanas», c’était certes écrit dans le fameux script, mais celles qui ont ébranlé «le pouvoir de ce misogyne» auront au moins su et pu montrer «que quelque chose [était] en train de changer dans ce pays», selon La Libre Belgique. Alors, «les vieux réflexes sont de retour», ça va avec, comme l’écrit Le Figaro. Loukachenko «a utilisé les moyens dont il est coutumier face au réveil de l’opposition: l’intimidation et les arrestations» et il «a verrouillé le scrutin».

Des «leviers traditionnel»

«Craignant pour sa sécurité», Svetlana Tikhonovskaïa «a dû passer la nuit de samedi dans un endroit tenu secret. Sa directrice de campagne a été interpellée. […] Officiellement pour cause de Covid-19 – une simple «psychose» avait pourtant proclamé Loukachenko – les observateurs indépendants et internationaux, déjà peu nombreux, n’ont pas eu accès aux bureaux de vote. […] L’homme fort de Minsk a également actionné des «leviers» traditionnels, en se présentant comme le seul garant de la stabilité du pays et en agitant le spectre d’un «complot» ourdi par l’opposition.»

Décidément, «en dépit de ses foucades et de l’usure de son pouvoir, l’ombrageux Alexandre Loukachenko – déjà réélu en 2015 avec 89% des voix – reste manifestement la meilleure option pour son allié russe».


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