Ce n’est pas une victoire, c’est un raz-de-marée. En tout cas un très, très large triomphe lors des élections législatives en Serbie, alors que l’opposition dénonce une dérive autoritaire: le Parti du progrès (SNS), au centre droit – la Srpska napredna strankaformation au pouvoir depuis 2012 – emmené par le président Aleksandar Vucic, remporte 189 sièges sur 250, contre 131 dans la législature précédente, selon les estimations d’Ipsos, au terme d’une campagne électorale d’une redoutable efficacité et avec une participation d’un peu moins de 50%:

Soit 63% des suffrages, rapporte RadioFreeEurope-RadioLiberty. «Je suis reconnaissant au peuple de ce soutien historique», dit le président, également à la tête du SNS. On le serait à moins et l’on en est parfaitement conscient, à en croire ces propos cités par Courrier international: «Nous avons gagné partout, nous avons gagné là où nous n’avions jamais gagné», poursuit-il, alors que le Parti socialiste de Serbie (SPS, centre gauche), est arrivé deuxième avec seulement… 11% des voix. Mais cela s’explique, car un boycott du scrutin avait été soigneusement recommandé par les principaux partis d’opposition. D’ailleurs, «voter ou ne pas voter», peu importait, on connaissait «déjà le gagnant»: la liste du SNS, qui s’appelait «Aleksandar Vucic – Pour nos enfants».


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Ce que le correspondant du Temps à Belgrade avait prédit il y a un peu plus de trois ans se vérifie donc. A la faveur d’une presse qui est largement acquise au pouvoir en place, résultat d’un musèlement entamé sous Slobodan Milosevic il y a plus de vingt ans, notamment sur la question du Kosovo indépendant. Privée de visibilité dans les médias et dénonçant des conditions électorales inacceptables, l’opposition était scandalisée, quoique aussi minée par les dissensions, ce qui l'a rendue plus faible que jamais.

Initialement prévues le 26 avril, les élections serbes ont été reportées de deux mois en raison de la pandémie de Covid-19. Mais «le 11 mai, quatre jours seulement après la levée du confinement», le président avait relancé la campagne après avoir «proclamé la victoire contre le virus, distribué 100 euros à chaque citoyen et accordé une aide importante aux entreprises, profitant ainsi de […] renforcer son pouvoir», estimait le quotidien indépendant Danas. De facto, le parlement est désormais à sa botte, écrit Le Courrier des Balkans, «cela ne s’était encore jamais vu, même du temps de Slobodan Milosevic».

Le coup d’Emom

Et le tabloïd Alo de signaler qu’un des points forts de cette campagne «aura sans doute été la visite du président […] au Centre de robotique et d’intelligence artificielle à Belgrade. De fait, sa conversation avec le robot Emom est devenue rapidement virale.» A la question de savoir pourquoi cette étrange créature «était venue en Serbie depuis la Chine», elle a répondu»: «Parce que j’aime la Serbie, promise à devenir l’un des pays les plus avancés du monde…»:

Certains analystes voyaient «dans ce vote la possibilité de relancer les négociations entre le Kosovo et la Serbie, voire d’arriver à un accord final entre les deux pays. Les discussions entre les deux parties sont interrompues depuis 2018. Les deux présidents, Hashim Thaci et Aleksandar Vucic, avaient alors lancé informellement l’idée d’une rédéfinition de la frontière entre les deux pays, selon la RTS. Le nord du Kosovo, peuplé de Serbes, rejoindrait la Serbie tandis que trois villages serbes, habités en majorité par des Albanais, seraient peut-être rattaché au Kosovo»:

Seulement voilà. Depuis, «le gouvernement kosovar a changé deux fois. Le premier ministre issu des élections de 2019, très opposé à toute négociation avec la Serbie, a été évincé sous la pression des Etats-Unis et remplacé par Avdullah Hoti, qui a levé les sanctions économiques [...] et se dit prêt à négocier avec Belgrade. L’émissaire spécial des Etats-Unis, Richard Grenell, a indiqué sur Twitter qu’une première rencontre entre les parties aurait lieu le 27 juin – une annonce faite juste avant le déplacement à Pristina de l’émissaire de l’UE pour la Serbie et le Kosovo», le Slovaque Miroslav Lajcak.

Les éditorialistes européens ne sont en fait guère convaincus par l’initiative de Washington, à lire les médias qu’a repérés Eurotopics.net, qui sont très critiques sur le fait que Donald Trump cherche avant tout à obtenir une victoire sur le plan international, avec un émissaire, Richard Grenell, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il n’est que l’ami de la Maison-Blanche et non «un diplomate sérieux». De toute manière, Vucic voulait «un plébiscite avant de négocier avec le Kosovo», dit Mediapart.fr, pour avoir les mains libres.

C’est chose faite. Mais on sait déjà que «pour la Serbie, le Kosovo ne sera jamais un Etat indépendant», crie un politicien populiste local sur Causeur.fr. D’ailleurs, il semblerait que l’interventionnisme américain ne puisse guère aboutir à autre chose qu'un accord «au rabais et complètement vide de sens» ou à un nouveau dérapage entre les deux parties.


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