Une fois par semaine cet été, la revue de presse quotidienne du «Temps» se pare de couleurs historiques en allant faire ses emplettes sur le site LeTempsArchives.ch, qui regroupe les collections numérisées du «Journal de Genève», de la «Gazette de Lausanne» et du «Nouveau Quotidien». Pour faire résonner un fait d'actualité contemporain avec un autre, puisé dans le passé.

Episode précédent:

Le pape François a joint sa voix dimanche dernier au chœur des critiques de la conversion en mosquée de l’ex-basilique Sainte-Sophie à Istanbul, dont le destin se mesure depuis perpète aux retournements de l’Histoire. Il se dit «très affligé» par cette décision de la Turquie.

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En 1977, le Journal de Genève rapportait déjà cette anecdote selon laquelle «les milieux islamiques d’Istanbul» étaient indignés mais les chrétiens satisfaits. De quoi? Du fait que «la nouvelle édition de l’annuaire téléphonique» fasse figurer l’édifice sous «Eglises»… «Or, bâtie entre 535 et 538 par l’empereur Justinien, la basilique», on le sait, «fut par la suite affectée au culte d’Allah sous l’Empire ottoman. D’où les clameurs et l’exigence que le monument soit inscrit au titre des mosquées.»

La polémique n’est donc pas nouvelle, loin de là, mais entre-temps, on avait oublié qu’Atatürk, le père de la démocratie moderne turque, avait transformé Sainte-Sophie en musée, pour l’«offrir au monde». Ce que rappelait aussi J. Benda dans le même quotidien dix ans plus tôt, lorsque le pape Paul VI se rendit en visite officielle en Turquie, s’agenouilla et se recueillit dans le monument.

A l’époque, le journal Cumhuriyet s’était élevé «avec vigueur […] contre l’attitude de quelques étudiants qui, pour protester contre ce que le pape avait fait», s’y rendirent juste après «pour prier à la turque». «Mais enfin, qu’y a-t-il d’extraordinaire dans le geste du pape? Il n’a pas célébré la messe à Sainte-Sophie, et n’a pas tenté d’en faire à nouveau une Eglise», s’indignait le quotidien républicain et laïque jusqu’à l’os.

Décidément, il paraît bien loin, ce temps où Mustafa Kemal avait voulu faire de ce chef-d’œuvre absolu de l’art byzantin «un symbole de l’union» qui devait «régner entre musulmans et chrétiens». Ce, dans une ville déclarée «la plus belle du monde» dans ce que nous appellerions aujourd’hui un publireportage, au moment où la Turquie venait d’entrer dans l’Alliance atlantique. Mais qui constituait, en 1953 dans un numéro spécial du Journal toujours, un «message» aux maires du monde… signé par «son Excellence le Professeur Fahrettin Kerim Gökay, maire et préfet d’Istanbul».

«Son Excellence» n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins: «La magie qui surpasse l’ensorcellement de Naples est exercée par Istanbul. L’extraordinaire nature qui complète les beautés de Rio, on la trouve à Istanbul. Toutes les splendeurs du soleil naissent dans les cieux d’Istanbul et se perdent dans les voiles de toutes couleurs des eaux qui entourent Istanbul.» Près de 70 ans après, son successeur élu à la mairie en 2019, Ekrem Imamoglu, lui, ne cesse de se plaindre – plus trivialement – du travail de sape du satrape d’Ankara.

Il faut cependant remonter à 1996, lors de l’arrivée au pouvoir du Parti islamiste du bien-être pour que s’enclenche véritablement ce mouvement de retour aux valeurs orientales, que le président Erdogan est en train d’opérer vers son climax. Le 14 août de cette année-là, Le Nouveau Quotidien avait traduit un entretien du Standard autrichien de celui qui obtiendra le Nobel de littérature dix ans plus tard, l’éminent écrivain Orhan Pamuk, pour en parler. Il disait:

A l’avènement de la République, la Turquie est parvenue à établir un Etat laïque […]. Elle est le seul pays du genre dans tout le monde musulman

Combien de temps cela allait-il encore durer? «Il n’existe aucune réponse tranchée, répond Pamuk. Notre destin est d’être moitié occidental, moitié oriental. Cette double appartenance est la définition même de la Turquie. Il faut cesser de chercher des réponses simplistes à des questions complexes.» N’empêche. Si Recep Tayyip Erdogan a promis que Sainte-Sophie demeurerait ouverte à tous et son accès gratuit, son geste participe de cette «transformation néo-ottomane du kémalisme», telle que décrite par l’Institut français des relations internationales (IFRI). Qui peut déclencher des réactions tout à fait extrêmes comme celle-ci, pas précisément propice à la concorde:

Plus précisément, l’Agence France-Presse l’a annoncé ce mardi: l’ex-basilique restera ouverte aux visiteurs en dehors des heures de prières musulmanes, pendant lesquelles les icônes chrétiennes devraient tout de même être dissimulées, a annoncé mardi la Présidence des affaires religieuses. Les premières prières collectives musulmanes y seront organisées le 24 juillet. Mais dans un communiqué publié mardi, l’administration créée le 3 mars 1924 sur ordre d’Atatürk, a aussi indiqué que «les représentations chrétiennes dans l’ex-basilique byzantine ne constituaient pas un obstacle à la tenue des prières».

De la sainte Sagesse aux sophismes

Les médias turcs ont évoqué dans la foulée la possible utilisation de techniques d’éclairage pour assombrir les icônes pendant les cinq prières musulmanes quotidiennes. Le président Erdogan a quant à lui de nouveau rejeté toutes les critiques ce mardi, soulignant dans un de ces savants sophismes dont il a le secret – c’est le comble! – que Sainte-Sophie avait été «reconvertie de musée, et non pas d’église, en mosquée».

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