Les présidents français se permettent tout, ou presque. Et leurs concitoyens, au fond, s’en accommodent fort bien. Collaboratrice du Temps à Paris, Béatrice Houchard est une plume réputée de la presse politique hexagonale. A L’Opinion, le quotidien libéral crée par Nicolas Beytout en mai 2013, notre consœur suit le Front national qu’elle dissèque sur son blog A Front renversé. Mais c’est un autre objet qu’elle a choisi d’examiner dans Le Fait du prince, un essai en forme d’inventaire d’une République modelée par celui que les urnes envoient à l’Elysée: les grands et les petits caprices des chefs d’Etat de la Ve République. Ce qui ne manque pas de sel…

Tout commence par une question: «A quoi pense-t-il, le nouveau président de la République?» Réponse: Un seul, Valéry Giscard d'Estaing, a tenté d’exprimer après coup ce sentiment unique, parlant d’une «émotion plus proche d’un rayonnement chaud que d’une timidité, une immense envie de bien faire, une vigueur qui semble jaillir directement de sa jeunesse comme pour réaliser la fusion ardente de l’effort et du succès.» La présidence rime donc avec extase. Pourquoi, dès lors, gâcher ensuite son bon plaisir?

Mitterrand et ses fromages

Plusieurs lecteurs du Temps m’ont reproché, dans le passé, de trop comparer le président élu à un monarque. Dont acte. Oublions cette comparaison. Et suivons Béatrice Houchard dans les méandres de ces privilèges qui rythment les coulisses de l’appareil d’Etat hexagonal. Les nominations d’abord. «Tu prends la décision que tu veux, mais il n’est pas question que x… (vous lirez le livre pour apprendre de qui il s’agit) parte à la retraite», lâche Jacques Chirac à un ministre. Les foucades artistiques ensuite. Il fallut toute l’énergie de la direction des musées français pour éviter que le même Chirac, passionné par le Japon, fasse expédier à grands frais dans l’archipel pour une exposition la célèbre Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. Les délices culinaires enfin. François Mitterrand, qui aimait les livres et les fromages, ne craignait pas d’affréter un Falcon pour se procurer les uns, ou les autres, sans passer par la case cuisine du palais présidentiel…

D’un président à l’autre, le «fait du prince» évolue, tout en contaminant l’ensemble du pays

La France, pays à la disposition de son chef? La réalité est plus complexe. L’auteure démontre bien comment, d’un président à l’autre, le «fait du prince» évolue, tout en contaminant l’ensemble du pays. «Si un prince règne à l’Elysée, beaucoup de barons locaux, départementaux ou régionaux, imaginent aussi être des petits princes en leur royaume» écrit-elle. Avec, en filigrane, cette interrogation: que va-t-il se passer sous la présidence d’un Emmanuel Macron nouveau venu en politique, avec peu de barons dans son sillage? Vieille aristocratie d’élus. Nouvelle aristocratie macronienne. Noblesse royale contre noblesse d’Empire…

Quand l’émotion l’emporte sur la raison

Et le peuple souverain, comment va-t-il? Un autre observateur avisé de la politique française, Francis Brochet, correspondant à Paris du groupe EBRA (Le Dauphiné Libéré, Les dernières nouvelles d’Alsace, L’Est Républicain…) pose la question dans son livre Démocratie smartphone, le populisme numérique, de Trump à Macron. Que retenir? D’abord un renversement du jeu. «Il n’y eut dans cette présidentielle française, écrit l’auteur, que des candidats d’opposition. Candidat du peuple contre les élites, de la multitude contre les institutions.» Fini, aussi, les électeurs inféodés aux partis politiques. La société numérique engendre de nouveaux comportements, en France comme aux Etats-Unis: «L’électeur peut et veut choisir, intervenir sur l’offre politique, comme le consommateur entend être associé au produit qu’il achète.» Les primaires? «Elles signent l’émergence d’un électeur stratège à la fois plus réflexif et imprévisible.» Un constat pessimiste s’ensuit, sans surprise: «La prise de pouvoir de l’émotion sur la raison a ouvert l’espace politique à un phénomène baptisé d’un mot nouveau: la post-vérité.»

Le lien entre les deux ouvrages paraît fort distendu. Erreur. N’en déplaise aux convaincus de la transparence via les réseaux sociaux, le populisme numérique est au contraire, dans les régimes présidentiels, une opportunité pour le fait du prince. «Toujours se renouveler. Raviver sans cesse le lien avec les électeurs, surprendre par des propositions inattendues, varier les styles. Un jour proche, un jour jupitérien. L’exercice du pouvoir, au temps numérique, relève de la haute voltige sans filet», juge Francis Brochet. La Suisse le sait bien: le peuple aussi a ses caprices.

A lire:

«Le fait du Prince» de Béatrice Houchard (Calmann Levy)

«Démocratie smartphone, le populisme numérique, de Trump à Macron» de Francis Brochet (François Bourin)

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