Hexagone Express

Le prix de la démocratie

OPINION. Dans son essai «Le prix de la démocratie» publié chez Fayard, l’économiste Julia Cagé s’inquiète de l’affaissement généralisé du principe d’égalité dans nos démocraties. La République française, qui en a fait sa devise, est d’autant plus ébranlée

Difficile, à voir les «gilets jaunes» s’installer dans une contestation durable du pouvoir exécutif français, de ne pas s’interroger sur les causes plus profondes de ces convulsions sociales et politiques françaises. Côté histoires et racines révolutionnaires, tout a été dit depuis un mois ou presque. Les experts défilent sur les plateaux pour redire l’étymologie des mots «jacqueries», «sans-culottes» ou «poujadisme». La France de 1789 côtoie celle des petits commerçants des années 1960. Le tableau, sur fond de barrages routiers et de dégradations de mobilier urbain sur les Champs-Elysées, affiche complet en termes de références et de comparaisons avec d’autres «révolutions» françaises…

Lire aussi: Face aux «gilets jaunes», Emmanuel Macron change de ton mais pas de cap

L’intérêt du livre de l’économiste Julia Cagé, lu avant la première offensive des «gilets jaunes», est qu’il pose autrement une question indirectement posée par les manifestants. Qu’est devenu, en France, le principe d’égalité dont – jusqu’à Emmanuel Macron – les derniers présidents de la République se sont sans cesse fait l’apôtre? Peut-on encore, sans froncer les sourcils et redouter d’être démenti, prononcer la devise «Liberté, Egalité, Fraternité»? On parle sans cesse de fracture territoriale, donc d’inégalités devant le lieu de domicile, de scolarisation et de travail. La question du pouvoir d’achat, sans cesse diminué par les hausses d’impôts et l’augmentation du coût de la vie, revient en boucle dans les entretiens avec les manifestants. Alors, quelle égalité? On se souvient de la phrase – juste – de l’éphémère ministre – libéral – de l’économie Alain Madelin dans les années 1990. «L’ascenseur social est en panne», avait-il clamé. Personne, depuis lors, ne semble avoir été capable de le réparer.

Démocraties achetées

Julia Cagé, elle, s’est installée dans la cage d’ascenseur de nos démocraties. Elle en a scruté les rouages, les engrenages, les poulies et les câbles. Mais elle s’est surtout intéressée à l’huile qui fait (en partie) tourner tout cela: l’argent. L’argent des campagnes électorales qui, même légalement plafonné, est loin de soutenir de façon égalitaire les candidats. L’argent des communicants et des lobbies, qui influencent l’opinion via les médias, et transforment l’entourage des candidats en machine de guerre au service d’intérêts pas toujours transparents. L’économiste, professeure à Sciences Po Paris et aux Etats-Unis, a comparé les statistiques du financement des campagnes dans les pays où le populisme autoritaire a émergé en vainqueur ces dernières années. Et sa réponse est inquiétante: oui, nos démocraties sont devenues structurellement inégalitaires. Parce qu’elles sont achetées…

J’aurais dû prévenir que Julia Cagé était une intellectuelle de gauche. Lors de la présidentielle de 2017, elle et son époux à la ville, l’économiste Thomas Piketty, ont soutenu la campagne du malheureux candidat socialiste Benoît Hamon. On comprend donc sans peine à la lire, et plus encore lors de notre rencontre, qu’Emmanuel Macron et sa «start-up nation» ne sont pas sa tasse de thé. Soit. Et alors? Son livre Le prix de la démocratie pose les bonnes questions. Il dissèque les chiffres. Il montre comment l’argent rivalise avec les urnes. Plus grave: il s’interroge sur les manières modernes de faire campagne. Le crowdfunding? Aisément manipulable et à la source du succès du Mouvement 5 étoiles en Italie. La philanthropie? Risquée, lorsque le but de son investissement est l’accès d’un candidat aux commandes d’un pays.

Cette universitaire française croit à la capacité régulatrice de l’Etat, ce qui, en revanche, peut laisser perplexe. Sa fine connaissance des médias, dont elle scrute avec inquiétude l’affaissement économique, lui enlève le goût des contre-pouvoirs. Mais les points soulevés sont justes. La République inégalitaire est à la fois dans les rues et dans les bureaux de vote.

Culture du doute

La difficulté, pour l'autrice, est d’en tirer clairement des conséquences et des préconisations. Chaque pays n’a pas, vis-à-vis de l’argent, la même culture du doute que la France. Son livre met le doigt sur un problème structurel, sans parvenir à apporter des réponses tout aussi structurelles. D’où le malaise. D’où la tentation de «renverser la table» pour explorer d’autres voies politiques, comme en Italie. D’où la difficulté de répondre de façon convaincante à la colère des «gilets jaunes».


Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Ed Fayard.

Publicité