Santé

Prix des médicaments équitables ou médecine à plusieurs vitesses?

Pour Thomas Cerny, président de la Recherche suisse contre le cancer, les groupes pharmaceutiques surévaluent leurs frais de recherche. Selon lui, le prix induit des médicaments coûte chaque jour des vies

En Suisse, 40 000 personnes apprennent chaque année qu’elles souffrent d’un cancer et plus de 300 000 vivent avec cette maladie. Notre époque connaît heureusement des progrès immenses en matière de diagnostic et de thérapies. Des cancers avancés, jusqu’ici incurables, peuvent être traités plus efficacement et de plus en plus souvent guéris. Nous ne sommes qu’au début de ces développements, et personne ne voudrait y renoncer. Les médicaments anticancéreux efficaces sont ainsi devenus des biens publics incontournables dans le cadre d’un système de santé solidaire, comme les antibiotiques ou les vaccins.

Selon un rapport de Helsana, les produits du groupe «cancer et système immunitaire» constituent depuis 2013 la part la plus importante des dépenses de médicaments pris en charge par l’assurance de base. En 2016, ils représentaient près d’un quart des coûts, alors qu’ils ne comptaient que pour 1,5% des achats. Des médicaments coûtant entre 100 000 et 200 000 francs par patient et par an ne sont plus des exceptions. Pour expliquer ces prix exorbitants, les entreprises pharmaceutiques avancent en premier lieu les coûts élevés de la recherche et du développement (R&D). Si personne ne nie que cela est coûteux, cette ligne de défense est-elle vraiment justifiée? Quels sont les coûts réels du développement d’un médicament jusqu’à sa mise sur le marché?

Quatre fois moins de frais réels

Les géants de l’industrie pharmaceutique ont estimé les coûts de recherche et développement à 2,7 milliards de dollars par nouveau médicament. Or ces chiffres sont surévalués. Dans un article publié récemment, un groupe de chercheurs américains a estimé, en analysant dix nouvelles molécules anticancéreuses mises au point par dix petites sociétés pharmaceutiques différentes, que le coût moyen pour le développement d’un nouvel anticancéreux avoisinait 650 millions de dollars – soit quatre fois moins que les chiffres donnés par les géants de la branche! La plupart des laboratoires cotés en bourse consacrent en réalité bien moins de 20% de leurs dépenses annuelles à la recherche et au développement – c’est-à-dire qu’ils dépensent plus de 80% dans d’autres domaines, comme le marketing, la production ou les salaires exorbitants de leurs dirigeants. La marge bénéficiaire nette des entreprises pharmaceutiques atteint aujourd’hui 20%. Il s’agit de l’industrie la plus rentable, tous secteurs confondus. Ces juteux profits sont réalisés sur le dos de la population.

En tant que simples citoyennes et citoyens, on imagine que les prix sont fixés au terme d’âpres négociations entre l’industrie pharmaceutique, l’Etat et les assureurs, sur la base de faits étayés. Comme l’Etat accorde aux entreprises pharmaceutiques un monopole de vingt ans durant lesquels ils jouissent d’une exclusivité commerciale pour vendre leur médicament à un prix garanti, il devrait avoir un intérêt vital à ce que le prix soit équitable. Or les choses ne se passent pas ainsi: les prix sont formés aux Etats-Unis, où chaque firme peut choisir librement le tarif maximal qu’elle pense pouvoir obtenir.

Un prix étalon qui coûte des vies

Une fois ce prix de vente maximal officialisé, il sert de valeur étalon pour les autres pays, qui doivent l’accepter, sous peine de risquer que le médicament ne soit pas commercialisé chez eux. L’idée originelle des brevets, censés bénéficier à l’industrie et à la société, a été dévoyée au profit de la première. Impuissants face à cette politique de prix insoutenable, de plus en plus d’Etats riches restreignent la prise en charge, cimentant ainsi une médecine à plusieurs vitesses. L’Etat a naïvement bradé son pouvoir de délivrer des monopoles, tout en négligeant de s’engager pour défendre les intérêts de la population. Cela coûte chaque jour beaucoup de vies humaines – ici et encore plus ailleurs. Que l’industrie pharmaceutique maintienne depuis des années cette politique de prix n’a rien d’étonnant, car elle se considère redevable auprès de ses actionnaires, pour qui règne la loi du profit maximal.

Que pouvons-nous faire en tant que malades, citoyens et organisations de patients? L’attente d’une réaction politique n’a que trop duré. Le succès de la mobilisation de personnes atteintes du virus du sida, et plus récemment de celles atteintes par l’hépatite C à la suite du rationnement du médicament Sovaldi, a montré le chemin. Ce n’est que par la multiplication de voix fortes émanant des personnes concernées et de leur entourage que l’accès pour tous à des médicaments vitaux abordables deviendra réalité. En cas de monopole abusif, les autorités doivent recourir à l’instrument légal de la licence obligatoire. Il est temps de renforcer la pression sur nos politiques et sur l’industrie pharmaceutique afin que les succès essentiels de la médecine moderne, rendus possibles grâce aux milliards annuels de contribution de la population via les universités, les fonds nationaux ainsi que les hôpitaux, puissent bénéficier à tous les êtres humains.

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