Revue de presse

Le Prix Nobel d’économie sous six coutures

Les essais randomisés des pharmas appliqués à la lutte contre la pauvreté sont à la source du Prix Nobel d’économie décerné ce lundi à Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer. En Inde, aux Etats-Unis et en Europe, la presse admire

1- L’économie du développement vue comme une science

«C’est probablement le premier prix économique du XXIe siècle. Ce n’est pas une matière sur laquelle on travaillait il y a vingt, trente ans, tout ça date des années 2000», admire l’économiste de Harvard Lawrence Katz dans les colonnes du New York Times. «Il y a vingt ans, l’accent était mis sur la théorie économique et sur les questions macroéconomiques de développement, renchérit Benjamin Olken, un économiste du MIT. Les gagnants du Prix Nobel ont découpé ces grandes questions en des morceaux de taille gérable et les ont étudiés comme des scientifiques qui font des essais cliniques.»

Sur le sujet: Le Nobel d’économie récompense une approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté

Oui, les trois Prix Nobel d’économie 2019, Abhijit Banerjee, Esther Duflo (MIT) et Michael Kremer (Harvard) ont transformé le statut de l’économie, et la façon dont on peut terrasser la pauvreté, lit-on dans la presse ce mardi, avec leurs expériences de terrain, contrôlées. «On considérait que l’économie faisait partie des sciences sociales, où théories et concepts ne pouvaient pas être testés, à la différence de la physique par exemple, explique le Hindustan Times, c’est cela que change le Prix Nobel pour Banerjee et ses collègues, puisque leur travail montre qu’on peut concevoir une politique après avoir testé différentes versions dans un environnement contrôlé.» Le quotidien développe: «Ils ont instauré des tests de contrôle randomisés (RCT), comme on le fait habituellement pour tester des médicaments, et estiment que si ces RCT montrent de bons résultats pour un petit groupe, alors il faut pratiquer cette politique plus largement. Leur approche ayant reçu la plus grande récompense dans leur domaine, elle devrait se développer non seulement dans le monde académique, mais aussi dans le monde politique.»

2- Think (really) different

L’économie comme une pharma? «Quand on a commencé ces essais randomisés il y a vingt-cinq ans, les gens nous demandaient pourquoi, disaient connaître les problèmes et savoir ce qu’il fallait faire. On nous accusait de gaspiller l’argent des gens et leur temps», raconte Banerjee, interrogé dans le Telegraph indien. «L’ancien élève de Calcutta [c’est incroyable comment Banerjee est associé à MIT, à Princeton, à l’Université JNU de New Delhi ou au Presidency College de Calcutta selon les journaux…] est resté frappé par les arguments d’autorité que lui et Duflo ont dû affronter en montant leurs tests pour en savoir plus sur la vie et les choix des pauvres», continue le journal. «Il y a besoin de tolérance. Il faut créer un espace pour ceux qui pensent différemment», dit encore Banerjee, toujours cité par le Telegraph, qui conclut: «Le sens de ce message est manifeste dans l’Inde d’aujourd’hui, où la pensée dominante réduit l’espace pour les opinions différentes.»

3- Un prix pour l’Inde

D’ailleurs: «Un critique de la politique et des résultats du gouvernement Modi gagne le Nobel», titre le Times of India, qui explique: «Critique connu des prescriptions de l’alliance gouvernementale, Banerjee n’avait pas une très bonne opinion de la démonétisation mise en place par le gouvernement Modi ni de l’implantation de la taxe sur les biens et services; pour lui cela participe des causes du ralentissement économique de l’Inde.» Le ToI consacre de très nombreux articles au Nobel 2019, citant aussi les félicitations à Abhijit Banerjee de l’ex-premier ministre Manmohan Singh: «Je suis extrêmement heureux et fier que vous soyez le deuxième Prix Nobel d’économie indien, après celui reçu par mon cher ami Amartya Sen, avec votre femme.» C’est le troisième non-Blanc à gagner ce prix, note aussi le journal. Qui rappelle enfin que Banerjee faisait aussi partie des conseillers au Congrès qui avaient proposé, avant l’élection de 2019, de donner des espèces à 20% des plus pauvres familles du pays pour leur offrir un socle de sécurité.

4- Une recherche de terrain et pragmatique

Une recherche qui marche: la BBC cite le haut niveau de l’absentéisme en Inde parmi les enseignants. Une expérience empirique a montré que le recours à des contrats à durée déterminée, qui seraient prolongés si les résultats étaient bons, aboutissait en effet à des résultats significativement meilleurs pour les élèves. La «Beeb» cite aussi l’exemple des médicaments antiparasitaires: les trois quarts des parents les donnent à leurs enfants s’ils sont gratuits mais seulement 18% s’ils coûtent un peu moins de 1 dollar – un prix déjà très subventionné.

Autres exemples cités par Libération (dans lequel Esther Duflo a tenu une chronique mensuelle de 2002 à 2009): le dédoublement des classes tenté au Kenya ne marche pas. Et le fameux microcrédit pour lequel Muhammad Yunus, économiste et entrepreneur bangladais père de la Grameen Bank, a aussi eu le Nobel d’économie en 2006, n’aurait finalement pas autant d’impact qu’on le pensait. L’expérience a été faite d’abord au Maroc, puis dans plusieurs pays africains ou d’Asie du Sud-Est: les communes qui ont bénéficié de microcrédit ne s’en sortent pas sensiblement mieux que les autres. Ce qui ne signifie pas que le microcrédit ne marche pas: «Ces expériences nous ont permis de comprendre plusieurs choses: qu’il ne sommeille pas en chacun d’entre nous un entrepreneur et qu’il faut, avant de distribuer un microcrédit, former les gens à ce que peut être l’entrepreneuriat, explique Elise Huillery, professeure d’économie à associée au Jameel Poverty Action Lab, le nom du laboratoire des trois chercheurs. Peu de personnes étaient en réalité capables de créer leurs propres entreprises. L’expérimentation aléatoire nous permet d’apprendre de nos échecs.»

5- Une romance, aussi

La romance du Nobel enchante une partie de la presse. Car deux lauréats, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, sont mariés ensemble (c’est le sixième couple à obtenir un Nobel, le deuxième ensemble après Pierre et Marie Curie). Abhijit fut le maître de thèse de la doctorante Esther. La porte-parole du MIT a bien mis en garde les journalistes de ne pas les citer comme «Abhijit Banerjee et sa femme» et plutôt «Esther Duflo et son mari». Les deux chercheurs du Massachusetts Institute of Technology ont en tout cas donné une conférence de presse commune lundi dans la journée. Le Washington Post, entre autres titres, en a retenu quelques éléments personnels saillants. D’abord Abhijit Banerjee est retourné se coucher en recevant le coup de fil venu de Suède à 6h30, pour leur annoncer la bonne nouvelle: «Ils voulaient parler avec une femme, et «I didn’t qualify.» Ensuite, et cela en rassurera certains, leurs deux enfants (5 et 7 ans) pensent être le centre du monde et ne les laissent absolument pas parler de sujets sérieux comme l’économie à table. Les deux chercheurs sont obligés de se cacher pour parler.

6- Un discours engagé

On savait qu’à 46 ans, Esther Duflo était la plus jeune Nobel d’économie, et que c’était la deuxième femme seulement à recevoir le prestigieux «Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel» (le véritable nom de ce prix); on découvrira aussi avec intérêt dans Libération comment une étudiante rentrée par le biais de l’histoire à l’Ecole normale supérieure est devenue économiste.

Enfin, impossible de ne pas terminer cette revue d’une presse extrêmement riche sur le trio nobélisé sans évoquer cette capsule audio signée France Culture opportunément ressurgie. On y entend Esther Duflo commenter la fameuse vidéo de making of du président français Emmanuel Macron, quand il évoquait le «pognon de dingue» que l’Etat français met dans l’aide sociale. L’idée était de responsabiliser les pauvres. «Il n’y a pas d’effet, quelqu’un qui reçoit un revenu garanti ne s’arrête pas tout d’un coup de travailler parce qu’il a assez d’argent; s’il y a un effet, c’est dans l’autre sens, en permettant aux gens d’être moins stressés et de prendre des risques pour travailler plus.» Rideau. Cette vidéo fait un malheur sur les réseaux sociaux.

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