Le Comité Nobel aime déjouer les pronostics tout en pointant du doigt les questions essentielles de notre temps. Il l’a de nouveau prouvé vendredi en distinguant Maria Ressa et Dimitri Mouratov, deux journalistes engagés, aux Philippines et en Russie, dans l’exercice d’un droit fondamental: celui de s’exprimer et d’informer.

Aurait-il fallu distinguer une personnalité engagée dans la lutte contre le changement climatique? Ou une figure politique ayant démontré l’exercice raisonné de son pouvoir? Sans doute les candidats valables ne manquaient-ils pas. Mais la force de ce choix réside dans la reconnaissance d’une liberté fondamentale – la liberté de la presse – autour de laquelle s’articulent de nombreux autres droits.

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Sans elle, les faits restent dans l’ombre. Pire, ils sont remplacés par des mensonges. Dès lors, aucune critique fondée du pouvoir ne peut s’exercer. Aucune voix des sans voix ne peut être portée. Aucun débat raisonnable et raisonné n’est possible à mesure que des questions de plus en plus mal explicitées deviennent de plus en plus polarisantes.

Le prix de l’engagement

Les personnalités récompensées exercent leur métier dans des pays où l’enjeu ne se limite pas à quelques commentaires acerbes sur les réseaux sociaux. Aux Philippines, la présidence de Rodrigo Duterte et sa guerre sans merci contre la drogue ont vu se multiplier les exécutions sommaires. En Russie, le souvenir d’Anna Politkovskaïa était commémoré jeudi, quinze ans après son assassinat. Dimitri Mouratov, l’un des fondateurs et rédacteur en chef du journal russe Novaïa Gazeta pour lequel travaillait Anna Politkovskaïa, connaît le prix de son engagement.

A propos du journalisme, le reporter Albert Londres parlait jadis de «porter la plume dans la plaie». «Les libertés d’expression et de la presse sont un prérequis pour la paix», a quant à lui souligné le Comité Nobel. Les deux approches se complètent et les sociétés démocratiques peuvent les mettre à profit pour favoriser l’émergence d’un horizon, si ce n’est pacifique, du moins quelque peu pacifié.