Du bout du lac

Le prix des ortolans

CHRONIQUE. Les normes morales de notre monde offrent de singulières différences avec nos normes individuelles, observe notre chroniqueur, qui ne renonce pas à l’espoir d’un jour les concilier, avec un ortolan en ligne de mire…

Commençons par ce qui devrait faire consensus: l’esprit du temps est moral. Et je le dis sans le moindre jugement moral, c’est promis. En toute objectivité (on se comprend), l’époque condamne nombre de comportements jadis tacitement tolérés, pardonnez-moi cette lapalissade. En 2018, s’il faut donner quelques exemples, facturer son mojito au contribuable est devenu aussi rédhibitoire que fumer dans un lieu public ou regarder une fille parce qu’elle est jolie. Ça ne passe plus. Pas plus que rouler sans ceinture de sécurité, accepter l’argent d’un consul de Russie milliardaire, se chauffer au mazout ou manger des ortolans. C’est éliminatoire.

Paradoxe saisissant maintenant, au risque de fendiller le consensus: la marche des affaires, au sens large, est beaucoup moins morale. En 2018, s’il faut préciser le propos, on regarde les gens se noyer dans la Méditerranée, on chasse les mendiants, on s’aligne sur les taux d’imposition irlandais, on récompense le capital (qui rouspète moins que le travail), on construit des murs, on ferme la porte, on plastique les océans, on déforeste l’Amazonie et Amazon flingue ton libraire.

Cette troublante asymétrie entre l’esprit du temps et la réalité du monde devrait nous conduire à faire un choix. Du moins en première lecture et dans une optique de réalignement: être moral ou ne pas l’être. Option 1: nous arrêtons à la fois le foie gras, les blagues limites et le capitalisme sauvage, avec la ferme intention de devenir des gens bien. Option 2: nous choisissons le vice intégral, nous nous vautrons dans la loi du plus fort en lançant des nains, et au diable les gentils.

A bien y réfléchir, il y a peut-être une troisième voie. Laquelle consisterait à concentrer nos appétits moraux sur la seule marche des affaires et toutes affaires cessantes. Toujours à titre d’exemple, nous lancerions des bouées aux enfants qui se noient, lâcherions un peu de monnaie à celui qui tend la main en terrasse, considérerions les avantages de la coopération, retournerions de temps à autre chez l’épicier, même s’il est plus cher, et dirions systématiquement bonjour à notre voisin de palier.

Après quelques années de bienveillance effective à très large échelle, je ne serais pas surpris si l’esprit du temps lâchait un peu de lest à nos vilains petits travers. Reformulé, si la vertu était la norme, elle laisserait certainement le vice s’ébrouer dans la marge, sous nos yeux amusés et sans faire de mal à personne. Je vous propose de tenter l’expérience. Parce que, pour tout vous dire, j’aimerais bien goûter aux ortolans une fois dans ma vie.


Chronique précédente: Le syndrome de la muleta

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