L’ancien président du Liberia Charles Taylor a été reconnu coupable jeudi dernier par la deuxième chambre du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) de 11 chefs d’inculpation dont esclavage sexuel comme crime contre l’humanité, acte de terrorisme comme crime de guerre, conscription et enrôlement d’enfants soldats comme violation grave du droit international humanitaire.

Depuis ce verdict, certaines voix se sont fait entendre dans les médias pour dénoncer le fait que la justice internationale soit devenue aujourd’hui un outil aux mains de certaines puissances politiques. S’il y a en effet beaucoup à dire sur la façon dont en particulier le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) utilise sa discrétion pour sélectionner les affaires qui donneront lieu à des poursuites, il serait infondé d’utiliser le verdict délivré dans le procès de Charles Taylor pour donner du poids à cette critique. En effet, ce verdict représente au contraire une réelle avancée dans la lutte contre l’impunité, et il est bon à ce propos de rappeler certains faits.

Charles Taylor a été contraint de quitter le Liberia en août 2003 quand les forces rebelles étaient déjà dans Monrovia. Alors qu’au moment de son départ du Liberia il avait déjà été inculpé par le procureur du TSSL pour son rôle dans la guerre en Sierra Leone notamment aux côtés des rebelles du RUF (Revolutionary United Front), Charles Taylor n’a pas été remis à ce moment-là au TSSL mais a au contraire bénéficié d’un exil doré qui lui a été offert à Calabar au Nigeria où il est resté jusqu’en mars 2006.

En 2003, le département d’Etat américain n’était pas favorable à l’inculpation de Charles Taylor et l’administration américaine combattait à cette époque de façon acharnée la CPI et toute tentative d’inculper un chef d’Etat. Il semblait ainsi évident en 2003 que Charles Taylor ne serait jamais jugé pour les crimes commis en Sierra Leone, et son exil à Calabar ne sembla que confirmer cet état de fait. A mon arrivée à Freetown en août 2003, les Sierra-Léonais que je croisais m’expliquaient tous le concept selon lequel si vous êtes réellement puissant (a big man) vous échappez automatiquement à la justice. Aucun d’entre eux ne doutait un instant que Charles Taylor, en son temps le chef de guerre le plus redouté de la région, continuerait à échapper, de façon évidente et paisible, à la justice internationale.

Par ailleurs, au-delà du fait que l’on ne pourrait jamais juger Charles Taylor, beaucoup d’«experts» considéraient aussi en 2003 que de toute façon il n’aurait pas été possible pour le procureur du TSSL d’établir sa culpabilité en audience. En effet, ils opinaient que puisque durant toute la période couverte par l’acte d’inculpation (du 30 novembre 1996 au 18 janvier 2002) Charles Taylor ne s’était jamais rendu sur les lieux des crimes en Sierra Leone, cela aurait été une tâche impossible de prouver son implication avec les rebelles Sierra-Léonais, sachant que dans ce genre de conflit très peu de preuves testimoniales existent.

Pourtant en 2006 Charles Taylor a été arrêté et remis au TSSL. Certains en Sierra Leone étaient tellement surpris par cette arrestation qu’ils continuaient à me répéter qu’il réussirait bien entendu à s’évader rapidement. Et une fois son transfert à La Haye effectué et le procès commencé, mes mêmes interlocuteurs restaient convaincus que Charles Taylor corromprait l’ensemble des juges et serait de la sorte acquitté. On ne se débarrasse pas si facilement de la croyance ancrée au fond de soi qu’un big man est à ce point au-dessus des lois, surtout quand on a souffert pendant si longtemps de ses crimes abominables et de son impunité affichée avec morgue.

Ensuite, malgré tous les obstacles, le bureau du procureur a gagné ce procès. Il n’a pas seulement prouvé la commission de tous les crimes et le fait que Charles Taylor était un complice notamment des rebelles RUF, il a aussi prouvé que Taylor avait planifié avec eux la terrible offensive militaire qui culmina à la mise à feu et à sang de Freetown pendant trois semaines en janvier 1999.

Ainsi, plusieurs événements qui étaient en 2003 considérés par beaucoup comme ne devant jamais se réaliser se sont bel et bien produits. Je porte la conviction que de la même façon certains procès internationaux qui semblent ne jamais pouvoir se tenir aujourd’hui à cause de facteurs politiques auront bel et bien lieu un jour. L’incroyable avancée de la justice internationale depuis 20 ans est un mouvement inéluctable qui ne s’arrêtera pas à mi-chemin.

En attendant une justice internationale équitable pour tous, les Sierra-Léonais ont désormais ce verdict, même si comme l’a si bien dit en Sierra Leone un chef traditionnel cité le jour du jugement par Stéphanie Maupas dans Le Monde du 28 avril: «C’est le jour le plus triste et le plus heureux de la Sierra Leone.» Et la journaliste de poursuivre avec justesse: «Charles Taylor a bel et bien perdu, mais il n’y a pas de vainqueurs. Le souvenir des disparus est trop lourd.»

Quant à moi je pense aux victimes qui ont témoigné à ce procès qui, pour la plupart, n’ont pas d’ordinateur pour, comme moi, discourir sur la justice internationale dans les médias mais dont les vies ont été réduites en miettes par Charles Taylor et ses funestes acolytes. Certaines de ces victimes ont pris pour la première fois de leur vie un avion en 2008 pour venir à La Haye, ont affronté pour certaines l’hiver et pour toutes la peur et ont témoigné avec une immense dignité en audience en présence de Charles Taylor.

Je pense à Patrick Sheriff qui bégayait tellement suite au traumatisme subi que je n’étais pas sûr qu’il puisse même raconter son histoire aux juges. Et pourtant il l’a fait avec des mots qui soudainement se sont mis à voler en audience. Il a raconté comment en sa présence les rebelles du RUF ont coupé au couteau tous les doigts de son frère avant de l’assassiner et déclarer ensuite vouloir faire un collier avec les doigts amputés. Et M. Sheriff a eu ces mots: «J’étais un homme innocent. Mon frère était un homme innocent. Et maintenant nous souffrons. Nous souffrons pour rien. Dieu portera jugement sur ceux qui ont promu la guerre dans ce pays. Tous ceux qui ont promu les rebelles en Sierra Leone, ceux qui ont causé nos souffrances […] Dieu les jugera.» Ce verdict est pour Patrick Sheriff, pour la mémoire de son frère et pour toutes les victimes des crimes commis par Charles Taylor en Sierra Leone. Je ne sais pas quel sort Dieu réservera à Charles Taylor, mais je sais que la justice internationale a été en mesure de le juger équitablement pour au moins certains de ses crimes, et cela constitue un réel progrès.

On ne se débarrasse pas si facilement de la croyance ancrée au fond de soi qu’un «big man» est à ce point au-dessus des lois

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.