Genève se réveille avec la gueule de bois. La suspension en plein vol du procès de Fabrice A., pour des motifs tortueux ayant trait à l’expertise psychiatrique française, a suscité stupeur, indignation et abattement. La justice genevoise, étrangère aux décisions entourant la tragique sortie du détenu, épargnée jusqu’ici par les critiques et les suspicions entourant l’affaire Adeline, a raté l’occasion de mener à bien un dossier qui n’avait rien de complexe. Hormis l’enjeu sensible d’un internement à vie, très compromis par le rapport querellé.

A la dépression collective de ne jamais voir d’épilogue à ce drame s’ajoute désormais un vertige certain. Car l’interruption malheureuse, décidée jeudi dernier, sans consultation des parties, sans le temps de la réflexion, et sans anticipation aucune des conséquences, a créé beaucoup plus de problèmes qu’elle n’en a résolu. La quête d’un nouvel expert, la demande de récusation du tribunal et l’ambiance délétère qui accompagnera forcément toutes les étapes futures vont transformer ce désastre en vrai casse-tête.

Si le tribunal est le principal responsable de l’absurdité de la situation, d’autres facteurs ont aussi joué un rôle dans ce naufrage. Tout d’abord, la juridiction aurait certainement mieux fait de confier ce procès à des magistrats qui n’ont pas déjà démontré leur allergie à la psychiatrie et qui ont une expérience de l’enquête pénale. Ensuite, le procureur général aurait dû, après le décès du défenseur principal de Fabrice A. en cours de procédure, s’assurer que le jeune collaborateur de la même étude avait les épaules assez larges pour affronter un tel événement.

Le déséquilibre entre les parties est toujours source de complications et ne sert en rien une bonne justice. On se rappelle l’affaire du Grand-Pont. Ce conducteur fou, jugé il y a une dizaine d’années à Lausanne pour avoir foncé sur la foule, tué et blessé des passants, et dont l’avocat, pourtant expérimenté, n’osait intervenir tant la tension était grande. Le tribunal, contre l’avis des experts qui concluaient à une irresponsabilité totale, avait fini par retenir une bribe de conscience pour infliger une peine et apaiser la clameur. Tout cela a volé en éclats devant l’instance supérieure.

On peut penser qu’avec une défense moins absente et plus respectée, un Ministère public moins sarcastique et plus responsable, une partie plaignante moins tentée de déborder sur le terrain de la sanction extrême et plus dans son rôle, les juges de Fabrice A. auraient peut-être mieux réfléchi. Sans oublier qu’il y a une responsabilité collective à cette fièvre qui pousse à faire un peu n’importe quoi. Celle des médias, notamment, qui ont tendu un mégaphone à tous les excès pour ensuite s’étonner des effets de la vindicte.

Dans l’idéal, les juges doivent savoir résister à la pression. De Renens à Genève, la réalité des grands procès criminels montre pourtant que cela n’est pas si facile.


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