Revue de presse

Le procès des leaders indépendantistes catalans s’ouvre dans la douleur

Douze dirigeants complices du «coup d’Etat constitutionnel» s’assoient dès ce mardi sur le banc des accusés. Aux yeux de beaucoup, c’est un moment historique pour le Tribunal suprême, qui pourrait aussi faire chuter le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez à court terme

Le procès historique de 12 dirigeants indépendantistes catalans, dont trois femmes, s’ouvre ce mardi devant le Tribunal suprême de Madrid, deux jours après les manifestations qui se sont tenues dans la capitale espagnole pour demander la démission du gouvernement socialiste minoritaire de Pedro Sanchez. Le premier ministre est accusé de pactiser avec les séparatistes: il a besoin de leurs voix pour échapper à une éventuelle motion de censure que le Parti populaire et les centristes de Ciudadanos, récemment alliés à l’extrême droite de Vox en Andalousie, voudraient organiser pour chasser le PSOE du pouvoir.


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Il y aura cependant un absent – et de taille – lors de ce méga-procès qui pourrait durer quelque trois mois: l’ex-président de la Catalogne, Carles Puigdemont, actuellement en exil en Belgique, d’où il qualifie la procédure d’«extrêmement honteuse» («eine Riesenschande»), dans un entretien qu’il a donné au Tages-Anzeiger. Pourquoi cela? Parce qu’il n’accepte pas que le Ministère public espagnol accuse les politiciens et les militants, dont la plupart sont en détention préventive depuis plus d’une année, de rébellion, d’émeute et de détournement de fonds publics lors du référendum du 1er octobre 2017 sur l’indépendance.

«C’est le procès le plus important que nous ayons organisé depuis le rétablissement de la démocratie», après la mort du dictateur Francisco Franco en 1975, a estimé récemment Carlos Lesmes, le président du Tribunal suprême, qui va juger l’affaire à partir de 10h ce mardi. Ce procès, dont le verdict ne devrait pas être rendu avant le mois de juillet 2019, sera retransmis en direct à la télévision. Les séparatistes dénoncent une «farce» et un tribunal politique. Ils ont appelé à une manifestation à Barcelone ce mardi à 19h. D’autres mobilisations sont prévues dans différentes villes catalanes dans les prochaines semaines, mais aussi à Bruxelles et dans des villes allemandes telles que Berlin, Hambourg et Cologne.

Le principal accusé, c’est l’ancien vice-président catalan, Oriol Junqueras, contre lequel le parquet a requis 25 ans de prison. Des peines allant de 7 à 17 ans ont été requises contre les 11 autres accusés, dont l’ancienne présidente du parlement catalan, plusieurs «ministres» régionaux et les responsables des associations indépendantistes ANC et Omnium Cultural, dont le président, Jordi Cuixart, est l'invité de la Tribune de Genève pour évoquer ces «libertés fondamentales (...) en péril et cette parodie de procès où la sentence à une lourde peine de prison semble par ailleurs déjà écrite». Des centaines de personnes vont être appelées à témoigner, dont l’ancien chef de gouvernement conservateur, Mariano Rajoy, qui était au pouvoir au moment des faits.

Pour El País, que relaie Courrier international, «la Catalogne et avec elle l’actuel président du gouvernement autonome, Quim Torra, doivent décider clairement à quoi ils vont employer leur temps dans les trois prochains mois. […] Le président de la Généralité a insinué qu’il se livrerait à toutes sortes d’activités – sauf gouverner: voyages militants, agitation autour du procès, délégitimation du système institutionnel de l’Etat démocratique qu’il représente en Catalogne. Tout cela dans le but de susciter un grand mouvement de désobéissance civile lorsque les sentences auront été prononcées. Des sentences, d’après lui, à la fois dictées d’avance et injustes: il estime que ce sera la grande occasion, le moment idéal pour une deuxième tentative de sécession.»

Mais en attendant, l’éditorialiste de 24 heures/Tribune de Genève juge que «de tous les dirigeants européens qui doivent gérer les crises du moment, Pedro Sanchez arrive juste après Theresa May». Car le procès, on l’a dit, «s’annonce à haut risque pour le chef du gouvernement espagnol». Durant plusieurs mois, «les uns souffriront à nouveau de voir leur pays se fractionner. Les autres verront se raviver leur douleur face à la réponse très dure de Madrid. Entre ces deux camps, Pedro Sanchez devra jeter des passerelles.»

Outre le fait qu’elle soulève toujours le débat de l’impartialité d’une justice que d’aucuns considèrent comme «hispaniolisante», la question catalane, on ne peut le nier, «a déjà des répercussions lourdes dans le paysage politique. Vox en est le symptôme. […] Favorable à un Etat autoritaire et centralisateur, cette formation prouve que les fantômes du franquisme rôdent encore. […] La blessure catalane, faute d’être cautérisée, pourrait favoriser une recomposition politique majeure en Espagne.»

A Madrid, El Mundo rappelle que «la force de la démocratie espagnole, incarnée par la solidité de son système juridique et par le rôle décisif joué par le roi, a empêché le mouvement indépendantiste de remplir sa feuille de route de la rupture, […] rédigée avec l’aide de l’appareil institutionnel et des fonds de la Generalité». Et de conclure par cette prière: «Que le poids de la loi pèse sur les exécutants du coup d’Etat constitutionnel.»

Une «erreur historique»

A Barcelone, le quotidien catalophone séparatiste El Punt Avui parle, lui, d’«erreur historique». Erreur, dit-il, que celle commise par «l’Etat espagnol de vouloir résoudre un conflit purement politique avec le Code pénal. […] L’Espagne, contrairement au Royaume-Uni avec l’Ecosse ou au Canada avec le Québec, ne reconnaît pas sa réalité plurinationale et renonce aux outils politiques et démocratiques pour gérer cette réalité. […] L’autodétermination est un droit et non un crime, organiser un référendum n’est pas un crime non plus.»

Reste qu’il était illégal selon la loi fondamentale. Donc «le mince espoir qui demeure» pour ce média est que «le parcours erratique soit corrigé» en permettant «que les deux parties soient entendues, et pas seulement l’accusation», que «seuls soient analysés les faits réels et non les perceptions et interprétations intéressées». D’où cette autre prière: «Que les juges n’agissent que pour rendre justice en appliquant la loi et en protégeant les droits des personnes. […] C’est la dernière occasion pour l’Etat d’éviter une nouvelle erreur historique et une blessure qui ne guérira jamais.»

Le choc des nationalismes

«Le procès des dirigeants catalans est-il un fait historiquement marquant?» demande d’ailleurs Libération à Matthieu Trouvé, maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Réponse dudit: «Sans aucun doute. La tentative de sécession catalane est une des crises les plus graves depuis le retour à la démocratie, et c’est l’avenir du système […] espagnol, donc de sa Constitution, qui est en jeu avec ce procès. Le socialiste Pedro Sanchez a ouvert le dialogue avec les indépendantistes, ce que son prédécesseur Mariano Rajoy n’avait pas voulu faire. Mais cette démarche s’est heurtée à une forte opposition, car plus le nationalisme catalan s’est exprimé, plus le nationalisme espagnol a trouvé un espace pour se développer.»

Dans l’interview accordée au quotidien zurichois, Carles Puigdemont se dit aussi convaincu que l’indépendance de la Catalogne se fera de son vivant: «Nous sommes dans une phase de transition, nous continuerons à nous battre. Le problème de la Catalogne existe depuis trois cents ans. Il est temps de trouver une solution.» Mais l’ancien magistrat sait aussi qu’il risque des années d’exil.

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