Éditorial

Avec le procès Mediator, celui de l’Etat français

ÉDITORIAL. Le procès du laboratoire Servier, accusé d’avoir commercialisé le Mediator en France sans alerter sur ses dangereuses contre-indications, est aussi celui des agences de surveillance sanitaire. En tirer toutes les leçons s’impose. Au-delà de l’Hexagone…

Irène Frachon le répète depuis des années. Et ces prochains mois, la voix de cette pneumologue à l’origine de l’affaire et du procès Mediator qui s’est ouvert lundi à Paris va continuer, à coup sûr, de poser les questions qui fâchent.

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Comment expliquer, à notre époque de surveillance sanitaire supposée étroite et efficace, que le laboratoire Servier, présumé innocent, ait pu continuer de commercialiser cet adjuvant aux traitements antidiabétiques auprès de patients soucieux de perdre du poids? Quel écheveau de relations et de passe-droits a permis à ce géant pharmaceutique français, aussi discret que puissant, d’échapper au radar des autorités pourtant alertées dès 1971 par l’Organisation mondiale de la santé sur les risques de malaises cardiovasculaires dus au Mediator?

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Poser cette question ne signifie pas que le résultat du procès – dont on saura cette semaine s’il est ou non reporté – est déjà acquis. La précision de la justice exige de repasser au peigne fin l’ensemble du dossier, d’écouter la centaine de témoins, d’entendre les plaidoiries des dizaines d’avocats mobilisés pour ce grand moment judiciaire. Il faut en revanche bien garder en tête le contexte, car il vaut au-delà de la France: un laboratoire pharmaceutique n’est pas au-dessus des lois et des contrôles. Il est dès lors légitime de s’interroger sur la possible défaillance des autorités de tutelle. Et ce, jusqu’au niveau des hôpitaux, où Irène Frachon, cette courageuse «fille de Brest» devenue personnage de cinéma, eut parfois tant de mal à se faire entendre.

L’autre question de ce procès est celle de l’inertie médicale. A quel moment un médecin, spécialiste ou généraliste, prend-il le risque de dire «non» au laboratoire qui lui vante son traitement? La surveillance sanitaire ne peut pas n’être qu’une affaire de régulations, de normes et d’indicateurs réservés à quelques praticiens dans le secret de leurs cabinets ou des salles d’opération. Elle est aussi affaire de rébellion individuelle, de morale et de courage. «La justice est là pour dire le droit, avec toute l’aridité que cela suppose», a précisé d’emblée la présidente du tribunal parisien. Certes. Mais un tel procès, quelle qu’en soit l’issue, doit d’abord nous faire réfléchir: les leçons du Mediator, comme celles hier du scandale du sang contaminé par le VIH, disent la vulnérabilité de nos sociétés face à la maladie. Et l’énorme responsabilité de ceux qui en ont la charge.

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