Sommes-nous réellement en guerre? François Hollande, dans son discours au Congrès, a employé le mot une bonne dizaine de fois, et il a été repris par une partie de la classe politique et des experts. Mais est-ce vraiment le bon mot?

Sans chercher ni à minimiser les attaques monstrueuses du vendredi 13 novembre à Paris ou les menaces toujours présentes, comme en témoigne l’explosion d’une femme kamikaze mercredi à Saint-Denis, ni, surtout, à exonérer leurs auteurs, on peut raisonnablement émettre des doutes sur l’usage de ce mot lourd de sens. Pour plusieurs raisons.

– N’est-ce pas légitimer l’Etat islamique autoproclamé comme un véritable «Etat» en faisant de ses actes terroristes, si cruels fussent-ils, des actes de «guerre»? Tout le discours gouvernemental depuis un an tente justement de prouver, comme le répète Laurent Fabius, que ce n’est «ni un Etat, ni l’islam».

– Parler de guerre quand la France a repris, dès samedi passé, malgré la sécurité accrue, malgré l’état d’urgence et la lutte antiterroriste qui donne lieu à des scènes de guerre comme mercredi matin à Saint-Denis, une vie régulière, sous le choc mais normale, n’est-ce pas un abus de langage comparé à ce qui se passe dans les pays qui connaissent, hélas, de vraies guerres? Sans même parler de la Syrie et de ses villes ravagées… Des scènes de guerre ne font pas encore une guerre.

– Le mot guerre a des implications en termes de restriction des libertés publiques et des médias, d’organisation d’événements sociaux ou culturels, et même de mobilisation de moyens humains et économiques hors-militaire que rien, dans la situation actuelle, ne justifierait.

Le paradoxe est que la France est une vieille nation dont l’histoire est trempée dans les guerres, comme nous le rappellent les commémorations des derniers mois, celles de la Première comme de la Seconde Guerre mondiale, avec l’évocation de leurs cortèges de souffrances, de victimes par millions.

Une histoire qui a parfois occulté le mot de guerre alors qu’il s’en déroulait réellement une: celle d’Algérie, qui ne pouvait être ainsi nommée car elle se déroulait dans un «département français», et qui était décrite alors comme du «maintien de l’ordre»…
Dans un subtil retournement de l’histoire, on veut aujourd’hui décrire comme guerre ce qui s’apparente à la lutte antiterroriste, avec le même abus de langage que celui de George W. Bush et sa «war on terror» de l’après-11-Septembre.

On comprend bien sûr que le président de la République ait voulu frapper les esprits avec un mot fort à un moment de stupéfaction générale face à des événements d’une ampleur sans précédent. […] Mais dire que la France est en guerre n’est pas anodin. Quand la plupart des tueurs sont nés en France et en ont donc la nationalité, cela a aussi des conséquences non négligeables. […]

Il suffit aujourd’hui de se promener sur les réseaux sociaux, largement investis par l’extrême droite, pour voir que cette expression d’«ennemi intérieur» est très populaire, et surtout qu’elle contamine désormais un vaste champ du spectre politique.
La conséquence de ces choix de mots tient dans le risque de dresser les Français les uns contre les autres, selon une ligne de partage dont on voit bien qu’elle emprunte plus au registre du délit de sale gueule qu’à des critères objectifs. […]

Que nous soyons en guerre ou pas, qui peut douter que nous n’en sortirons qu’en incluant, et pas en excluant, la frange de la jeunesse «issue de l’immigration» comme on dit pudiquement? Une jeunesse qui se montre sensible aux sirènes djihadistes pour des raisons dans lesquelles, comme le souligne le juge Marc Trevidic, la religion n’entre que de manière minoritaire.

Or, en ne parlant que de sécurité renforcée, on occulte ces questions qui, pourtant, participent de cette équation explosive. […]

J’ai exhumé de ma bibliothèque un livre vieux de vingt ans, au titre éloquent: Le Bel Avenir de la guerre (Gallimard, 1995), signé de Philippe Delmas, un ancien diplomate puis cadre dirigeant d’Airbus (et alpiniste), qui s’interroge sur l’évolution de la conception de la guerre à travers le temps.

Il y explique que la guerre est «l’expression finale de l’impossibilité d’être ensemble et les guerres de légitimité en sont la forme la plus aiguë car elles opposent ceux qui auparavant étaient ensemble: les minorités aux majorités, les autochtones aux immigrés, les nations aux Etats…»

Et il ajoutait, en 1996:

«Ce sont ces guerres qui viennent. Elles ne sont solubles ni dans l’enrichissement ni dans la procédure. L’économie et le droit ne créeront aucun ordre politique parce qu’ils sont incapables de susciter ou de rendre à des collectivités le sens d’être ensemble. Or celui-ci est le préalable à toute autre évolution, et c’est pourquoi rien ne remplacera la légitimité de l’Etat. Des Etats légitimes seuls sont capables d’inventer un destin à ceux qu’ils représentent. A défaut, nous sommes voués au désordre car la panne des Etats ne profite qu’à la guerre.»

La «panne des Etats»… N’est-ce pas à cette étape que nous en sommes aujourd’hui? Et la priorité ne devrait-elle pas être de «réparer» la panne? De toute urgence?

Analyse parue sur rue89.nouvelobs.com

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