Le 5 mai dernier, Le Temps publiait une tribune intitulée «La prochaine pandémie est prévisible, il est temps de prendre au sérieux la crise écologique» signée par un collectif de 120 scientifiques: elle s’adresse aux responsables politiques en leur donnant l’impression que les causes de la pandémie du coronavirus, que nous découvrons depuis quelques mois à peine, sont déjà connues et dues à des dégradations des écosystèmes. En effet, on peut lire «Les soussignés demandent aux responsables politiques d’agir aussi et sans tarder sur les facteurs à l’origine de cette pandémie dramatique pour tenter d’éviter que cette pandémie ou une semblable ne se reproduise et pour l’inscrire dans une approche systémique tenant compte à la fois de nos besoins et des relations entre humains et avec l’ensemble des organismes vivants.»

En tant que scientifique ayant fait de la recherche sur différents écosystèmes, en particulier forestiers, je reconnais que le changement de climat, la dégradation des habitats, la pollution de l’air et des eaux, la diminution de la biodiversité ou la déforestation sont des atteintes à notre environnement bien documentées scientifiquement et qui ont déjà des conséquences parfois désastreuses pour la société humaine. A cela vient s’ajouter que depuis quelques mois, nous subissons au niveau planétaire, la pandémie du coronavirus.

Un abus du statut de scientifique

A mon avis, les scientifiques ont le devoir, non seulement d’étudier scientifiquement les causes et aboutissants des dégradations mentionnées, mais aussi d’en informer le public, les politiciens et les décideurs. Les scientifiques s’appuient en général sur des études observationnelles, des expériences contrôlées ou sur la modélisation. Les études observationnelles permettent d’identifier des corrélations entre variables, mais pas de relations causales. A l’opposé, les essais dans lesquels certains facteurs sont contrôlés, nous offrent la possibilité de découvrir les causes de modifications de variables étudiées. Les techniques de modélisation nous permettent, entre autres, de nous projeter vers le futur. Les scientifiques publient leurs résultats dans des journaux qui n’éditent les articles qui leur sont soumis qu’après avoir passé par l’examen critique de lecteurs experts dans le domaine concerné.

Le texte du 5 mai demande aux responsables politiques d’agir sans tarder sur les facteurs à l’origine de la pandémie. En s’exprimant ainsi, il fait croire aux lecteurs que les causes de la pandémie sont connues et dues à la dégradation de l’environnement, en particulier à la déforestation. Ses conclusions sont basées sur de nombreuses opinions référencées.

Je pense qu’en si peu de temps, il n’est tout simplement pas possible de démontrer scientifiquement la relation entre les dégradations environnementales et la pandémie

Bien sûr, le scientifique peut aussi avoir des opinions et les exprimer. Il a aussi le devoir de s’engager pour la protection de l’environnement, mais en séparant clairement ses rôles de scientifique et de militant. Je trouve que présenter au public ses opinions comme si elles étaient des vérités est un abus de son statut de scientifique. Sa responsabilité principale devrait être de présenter des faits résultant de la recherche et les incertitudes qui lui sont liées, comme le fait très bien le GIEC (Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat). En ce qui concerne la pandémie du coronavirus, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, elle n’est connue que depuis quelques mois. Je pense qu’en si peu de temps, il n’est tout simplement pas possible de démontrer scientifiquement la relation entre les dégradations environnementales et la pandémie que nous vivons actuellement. A ma connaissance, il n’y pas ou que peu d’études scientifiques publiées concernant cette dépendance. La revue «Nature» du 4 mai 2020, une référence en la matière, le constate aussi et contredit l’opinion du 5 mai. On peut y lire: «L’origine du COVID-2 est encore une question ouverte ».

Encore au stade d’hypothèse

Les écosystèmes sont des systèmes complexes avec d’innombrables interactions entre leurs éléments vivants (végétation, faune, micro-organismes) et non vivants (air, sol, eau). Je pense que cette complexité, ainsi que les connaissances actuelles limitées sur le sujet, ne permettent pas encore de prétendre connaître les facteurs réels à l’origine de la pandémie. Il me paraîtrait donc judicieux, du point de vue scientifique, de formuler avec précaution les affirmations les concernant. L’article de Young et al.*, basé sur des modèles, des articles de synthèse, des méta-analyses et des cas d’étude, étudie la dépendance entre conservation, biodiversité et maladies infectieuses, évidences scientifiques et implications politiques, est un exemple illustrant mon propos.

Bien que je considère que la protection de l’environnement est un devoir sociétal impératif, je pense que demander aux politiciens d’agir sur les facteurs à l’origine de la pandémie, alors que le rôle des facteurs mentionnés en est encore au stade d’hypothèse à vérifier, ne rend service ni aux sciences de l’environnement, ni aux scientifiques qui étudient les causes de la pandémie, et encore moins aux politiques environnementales.

* Young, H. S., C. L. Wood, A. M. Kilpatrick, K. D. Lafferty, C. L. Nunn, and J. R. Vincent. 2017. Conservation, biodiversity and infectious disease: scientific evidence and policy implications. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences 372:20160124.

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