Le 6 juillet 2022, dans une tribune libre du Temps, Jean-Paul Robert s’en prend notamment aux biologistes de l’Université de Berne – des «techniciens de salon» – qui prônent des fauches tardives pour assurer la fonction écologique des prairies déclarées comme surfaces de promotion de la biodiversité (SPB). Il estime également que ces surfaces herbagères, de faible rendement, devraient être mieux rétribuées par les paiements directs qui constituent une part appréciable des revenus de nos agriculteurs. Il omet toutefois de mentionner le rôle ambigu de la politique agricole fédérale qui finance une intensification «efficace» d’une main et de timides SPB bricolées, de l’autre.

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Petit rappel. Les prairies de fauche extensives sont des milieux semi-naturels créés par l’activité humaine, pour l’essentiel à la suite des défrichements forestiers et des drainages qui ont modelé notre paysage depuis le néolithique. Ainsi, pendant des siècles, les prairies à brome élevé (arrhenatherion), qui ont dominé la surface agricole utile helvétique, hébergeaient une riche biodiversité, typique des clairières, des lisières et des steppes. Auparavant, ces espèces habitaient les pâturages de nos herbivores domestiques, qui eux-mêmes avaient remplacé les grands ongulés sauvages exterminés par les chasseurs-cueilleurs.

Mais depuis la Deuxième Guerre mondiale, ces vastes herbages ont été labourés ou intensifiés à grand renfort de fertilisants. Au point qu’actuellement, il reste en Suisse moins de 5% de ces habitats. L’avènement des machines à moteur à explosion, les améliorations foncières avec nivellement, drainage et irrigation par aspersion et finalement les apports massifs d’azote permettent des coupes de plus en plus précoces et fréquentes. Cette mutation sonne le glas des prairies mésophiles et des prés maigres, secs ou humides.

Au tournant du millénaire, de nouvelles innovations – faucheuse rotative, ensilage en balles de plastique, etc. – aggravent la situation pour la petite faune qui avait survécu. Avec la banalisation de la flore (à basse altitude, une prairie compte bien souvent moins d’une dizaine d’espèces de fleurs) disparaissent les plantes hôtes et les sources de nectar indispensables à toute une palette d’insectes, notamment les pollinisateurs (abeilles, papillons, etc.). Dans la foulée, les vertébrés insectivores des prairies déclinent jusqu’à leur quasi-extinction, faute de garde-manger. Exit l’outarde canepetière, la perdrix, la caille, le bruant proyer, le vanneau, le tarier des prés, sans oublier la quasi-totalité des batraciens et des reptiles indigènes. Résultat: quand vous vous promenez dans nos campagnes, vous n’entendez ni le crissement des criquets, ni le chant de l’alouette. C’est le prix que la nature paie pour notre assiette toujours bien remplie!

Dans une démarche présentée comme une stratégie écologique pour la conservation de la biodiversité dans l’agriculture, la Confédération suisse dédommage les exploitants qui respectent quelques règles formelles quant aux méthodes de gestion sur une partie de leur domaine (7%). Une de ces règles consiste en une fauche tardive des prairies SPB, après le 15 juin en plaine, plus tard en montagne. Cette mesure porte ses fruits, pour autant que la prairie n’ait pas déjà perdu ses espèces les plus sensibles et que les surfaces ainsi gérées soient connectées entre elles et de surface suffisante. C’est encore le cas dans certaines régions des Alpes, mais plus sur le Plateau et rarement dans les Préalpes.

En général, lorsqu’on souhaite qu’un paysan produise des pommes, on lui achète sa production en échange d’un montant déterminé et on le laisse produire les fruits de la meilleure façon possible. Dans le cas de la biodiversité, au lieu de payer la présence d’espèces cibles, on dédommage des actes, arbitrairement définis sans tenir compte des besoins des espèces.

En conséquence – alors que la Suisse compte 90 000 ha de prairies sous contrat de promotion de la biodiversité – le râle des genêts, qui n’a pas encore disparu de Suisse, compte moins de 40 couples nicheurs et le tarier des prés, le plus petit oiseau des prairies, qui se contente d’un hectare par couple, a vu son effectif diminuer de 60% en trente ans, jusqu’à moins de 9000 couples aujourd’hui!

Depuis Rio 1992, nos statistiques officielles signalent chaque année des dépenses croissantes pour une biodiversité en baisse continue! N’allez donc pas accuser les experts qui nous disent que la survie d’un minimum de biodiversité suppose que l’on coordonne les mesures, que l’on fauche tard et que l’on conserve quelques bandes non fauchées pour permettre aux espèces tardives de boucler leur cycle annuel de reproduction. L’échec incombe plutôt à l’idéologie du législateur qui se contente de normes de gestion sans se soucier de l’effet des coûteuses mesures consenties. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie d’enfumage de la part de nos dirigeants?

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