L'échec du programme d'armement devant le Conseil national obéit à une logique partisane que l'on devine depuis plusieurs mois. Pour simplifier, la gauche marque une nouvelle fois sa défiance vis-à-vis de l'armée, et la droite nationaliste refuse tout achat allant dans le sens d'une intégration de la Suisse aux grands espaces de défense. Si les programmes d'armement ont toujours été combattus à gauche, l'UDC s'est engouffrée dans la petite brèche qu'Armée XXI a ouverte, et qui consistait à doter l'armée de moyens de transport lui permettant de participer à des opérations de maintien de la paix. Ce volet «pacifiste» ne convainc pas réellement la gauche, qui rêve d'exporter ses concepts de non-violence sans force militaire, et fait enrager la droite nationaliste, qui veut circonscrire toute politique de défense à sa seule composante de sauvegarde des frontières territoriales, au nom de la sacro-sainte neutralité armée.

Cette addition d'oppositions est le résultat d'un fiasco politique. Plus que toute autre institution, l'armée et son chef suprême, le Conseil fédéral, n'ont pas pris à temps la mesure des changements intervenus depuis la chute du mur de Berlin. Malgré les nombreux rapports et les multiples expertises, Armée XXI a voulu opérer une transition en douce vers une armée plus professionnelle et technologique, diminuant petit à petit l'importance de la stricte défense territoriale pour la rendre compatible avec les entités militaires de l'Europe et de l'OTAN. Cette transition qui se veut lisse est clairement une illusion d'optique. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de passer de la cavalerie aux chars d'assaut motorisés, mais d'imaginer des moyens militaires en fonction des menaces qui ne se situent plus au cœur de l'Europe mais à ses frontières, de doter les forces armées nationales de systèmes d'armes intégrés et projetables sur de longues distances. En Europe, mis à part la Grande-Bretagne, aucune des armées n'a réussi ce virage car cela signifie diminuer drastiquement les moyens terrestres traditionnels au profit des forces aériennes et navales. Chez nos deux grands voisins, la France et l'Allemagne, cette refonte des armées se fait dans la douleur en termes d'effectifs et exigera, pour être crédible, un accroissement considérable des budgets dans les technologies de pointe.

En Suisse, le débat a été une nouvelle fois escamoté lundi et aboutit à un programme d'armement bricolé qui casse aux premiers coups de lime. Car nous n'avons toujours pas répondu à la question primordiale qu'il convient de poser: quel rôle voulons-nous jouer au sein de l'espace européen de défense qui prend péniblement forme?

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