Question 1: pourquoi les chiffres budgétaires les plus importants semblent être, en France, ceux que les candidats à la présidentielle jurent de tenir une fois élu? Question 2: Pourquoi les médias français, d’ordinaire peu convaincus du bien-fondé de finances publiques en ordre, sont-ils d’une impitoyable exigence lorsqu’il s’agit de chiffrer ces promesses de campagne? Question 3: Pourquoi personne ne semble être choqué, dans l’Hexagone, par le fait que ces équations électorales seront, ensuite, démenties par les faits?

L’annonce du programme d’Emmanuel Macron, ce jeudi, est une bonne occasion de s’attarder sur cette étonnante schizophrénie statistique française. L’ancien ministre de l’économie, désormais bien installé sur la crête des sondages d’intentions de vote pour le premier tour du scrutin le 23 avril – entre 20 et 23%, nettement devant François Fillon qui maintient coûte que coûte sa candidature – doit enfin présenter aujourd’hui ses options et ses anticipations budgétaires. Pourquoi «enfin»? Parce qu’il est le seul, jusque-là, à ne pas avoir encore annoncé une longue liste d’engagements détaillés, chiffrés, calibrés pour convaincre les électeurs de sa capacité à sortir la France de son marasme économique.

Lire aussi: François Fillon, la redoutable surenchère

En attendant les chiffres de Macron

Les autres? La présidente du Front national a dévoilé, début février, ses 144 propositions. François Fillon, sous pression du «Penelopegate», a un peu remanié son projet de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires en cinq ans, tout en réitérant sa volonté de «rupture». Le candidat socialiste Benoît Hamon a, lui, lancé avec sa proposition de revenu universel pour tous (devenu au fil de la campagne une allocation pour les jeunes qui remplacerait les minima sociaux) une pierre dans le jardin des chiffreurs de tous acabits. Et Jean-Luc Mélenchon a consacré cinq heures en direct sur Internet le 19 février pour détailler son programme économique.

A Macron, donc, de sauter le pas lors d’une conférence de presse au pavillon Gabriel, là où Michel Drucker tournait jadis son émission de variétés «Champs-Elysées». Deux heures d’échange avec les journalistes sont prévues. On sait déjà que l’ancien ministre de François Hollande veut, lui, s’en tenir à la limite communautaire des 3% de déficit public. Le dossier de presse, bien entendu dûment «chiffré» a averti le service de presse «d’En Marche», sera disponible trente minutes avant.

Leurre politique

Or le plus étonnant – ou inquiétant – dans cette obsession très française du détail des promesses est qu’elle est exempte de toute conditionnalité. Tout le monde exige des candidats des chiffres avant d’être élu, mais personne ne s’inquiète de ce qui adviendra s’ils les oublient au cours de leur mandat. Nicolas Sarkozy, on s’en souvient, avait au plus fort de la crise financière européenne proposé, à l’Allemagne ou à la Suisse, de doter la France d’une règle d’or budgétaire. Basta! François Hollande n’en finit pas de payer au prix fort le fait d’avoir maîtrisé les déficits durant son quinquennat. Et qu’importe si, comme le disent de plus en plus ouvertement les Allemands ces temps-ci, la France «sera d’abord jugée» après mai 2017 sur sa crédibilité macroéconomique.

Lire aussi:  Entre politiques et médias, un bal des menteurs très français

Angela Merkel et son grand argentier Wolfgang Schaüble profèrent leurs avertissements dans le vide. Les Français, grands producteurs de mathématiciens, moulinent leurs indicateurs. Comme si l’Hexagone disposait, avec 1,1% de croissance économique en 2016 et près de 12% de chômage toutes catégories confondues, une marge de manœuvre.

La présidentielle française est dès lors une bataille de faux chiffres. Le rôle de ceux-ci n’est pas de constituer une armature de gouvernement, mais de rendre sérieuse la posture, et de permettre aux experts de différentes obédiences de s’écharper à coups de milliards d’euros. On chiffre, en France, pour dire qu’on ne fera pas que gouverner, ou pire, gérer le pays au cordeau, dans la mesure de ses moyens. On prétend réinventer. On en profite pour tester les syndicats, les fonctionnaires et la redoutée administration de Bercy, le ministère des finances. On envoie des messages à Bruxelles. Conclusion: dans ce pays qui, depuis 1974, n’a plus jamais enregistré de budget à l’équilibre, le programme économique chiffré des présidentiables sert, avant tout, de leurre politique. Pas vrai, monsieur Macron?

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.