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Prolifération de télévisions sur l’Arc lémanique: pas si réjouissant

Avec bientôt quatre chaînes de télévision, la région lémanique semble être le nouvel eldorado de l’audiovisuel. Mais comment ces chaînes vont-elles coexister sans se cannibaliser? L’avertissement de Gabriel de Weck, rédacteur en chef adjoint de La Télé

Prolifération de télévisions sur l’Arc lémanique: pas si réjouissant

Amis du petit écran, nous serons tous curieux le 8 mars de découvrir la dernière-née des télévisions de la région lémanique, BeCurious TV. Impossible d’ignorer l’échéance, depuis que sa cheville ouvrière, Leila Delarive, fait la une des journaux de Suisse romande avec son rêve d’enfance devenu réalité (lire LT du 16.02.2015). Enthousiasmant à bien des égards, tant elle a su s’entourer de personnalités de valeur pour donner du caractère à son programme. Réjouissons-nous aussi, côté vaudois, de la survie d’une autre télévision, NyonRégion, grâce à la ténacité des autorités des communes de Nyon et Gland (LT du 18.02.2015).

Décidément, la région lémanique est le nouvel eldorado de l’audiovisuel. Dix ans après l’apparition de YouTube et à une époque où la production de contenus vidéo ne cesse de se démocratiser, il pourrait sembler inconvenant de déplorer ce foisonnement médiatique. D’autant plus que la RTS n’est pas toujours le poste avancé de l’innovation, ralentie par l’inertie qu’impose sa taille. Les idées neuves naissent volontiers dans les friches et moins dans les salons feutrés.

Toutefois, je suis de ceux qui déplorent ce morcellement du paysage audiovisuel dans l’Arc lémanique. Surtout lorsqu’on saisit la nature ambitieuse des projets: BeCurious TV annonce un budget annuel de 1,5 million de francs, 700 000 pour la chaîne nyonnaise… Des montants élevés et pourtant en deçà de ceux de leurs consœurs bénéficiant de la redevance: La Télé Vaud Fribourg tourne avec un budget de 6 millions. Quatre pour Léman Bleu à Genève. De telles sommes engagées démontrent qu’une télévision régionale, voire locale, coûte cher. Et manifestement, ça ne suffit pas toujours. La Télé et Léman Bleu ont lutté récemment ou luttent encore pour leur survie. Rappelons-le, Christophe Rasch, fondateur et directeur de La Télé durant cinq ans, a quitté la chaîne séance tenante après que le conseil d’administration a refusé d’éponger une ardoise de 1,5 million de francs. Quant à la direction de Léman Bleu, elle a été débarquée le mois dernier. C’est désormais son rédacteur en chef qui cumule les rôles. Des budgets dodus, la meilleure vision qui soit, conjuguée avec le savoir-faire d’excellents collaborateurs, ne suffisent pas à rendre de telles entreprises pérennes tant durer est plus difficile que créer.

Les financements ne tombent pas du ciel et les faits démontrent qu’on se casse facilement les dents à vouloir une part du gâteau publicitaire, non extensible à l’infini. Doit-on le rappeler, le gâteau est très prisé, notamment par M6 et TF1. Dans ces conditions, comment croire à la coexistence de ces quatre télévisions lémaniques sans qu’elles ne se cannibalisent? Contrairement aux déclarations des protagonistes, les segments publicitaires ne sont pas totalement différents. La concurrence sera acharnée auprès des annonceurs.

Une compétition se joue déjà au niveau des ressources humaines: BeCurious TV a pu débaucher de précieux éléments de La Télé. Quant à la télévision nyonnaise, elle peut compter sur l’expérience de Christophe Rasch, lui qui, il y a une année encore, ne jurait que par le développement d’une télévision privée à l’échelle romande capable de concurrencer la RTS…

La raison et le pragmatisme plaident en faveur de l’union des forces: que toutes les bonnes volontés œuvrent au sein d’un même projet de qualité. Les télévisions qui touchent la redevance sont à mon sens les mieux à même de jouer ce rôle, car elles ont accumulé déjà une solide expérience et sont capables d’éviter de nombreux écueils. Leurs collaborateurs ont travaillé souvent depuis des années au sein de structures régionales. Leur expertise technique et rédactionnelle offre un terreau fertile pour la création dans une dynamique vertueuse.

En contrepartie, ces télévisions ont le devoir d’accueillir les projets novateurs et ceux qui les portent. La Télé a su le faire à de nombreuses reprises, et le nouvel élan qui l’anime depuis plusieurs mois mérite davantage de considération que de défiance. Bien entendu, se fondre dans un projet existant, c’est accepter aussi de ne pas gagner sur toute la ligne, de ne pas pouvoir le modeler totalement à son image. Cela exige un brin d’humilité de la part de tous, personnes et collectivités. Un défi de taille à une époque où être vu, c’est semble-t-il exister.

Il demeure que la beauté d’un média est de fédérer et sublimer les différences, en visant un récit universel. Sa vocation ne doit pas être d’assouvir les appétits narcissiques ou Dieu sait quelles chimères affairistes. Une identité et des emplois sont en jeu.

Journaliste et rédacteur en chef adjoint de La Télé depuis 2011

Comment croire à la coexistence de ces quatre télévisions lémaniques sans qu’elles se cannibalisent?

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