Bonne nouvelle: les Chambres fédérales empoignent enfin le thème tabou des allocations familiales. La cinquantaine de régimes actuels illustre, à la caricature, la faiblesse de la politique familiale suisse. En comparaison internationale, la Suisse aide peu, et elle le fait mal. Les prestations sont non seulement modestes, lacunaires et peu équitables, mais elles sont encore délivrées de façon kafkaïenne. Les montants varient selon le canton, le statut professionnel, le temps de travail, le nombre et l'âge des enfants. L'enchevêtrement des régimes et leurs disparités justifient largement une simplification.

Des décennies d'hésitations ont retardé ce qui relève du bon sens: l'octroi d'une allocation de base, universelle, selon le principe simple et équitable «un enfant, une allocation». Cette compensation est largement justifiée au regard de la valeur sociale reconnue de l'enfant. Elle devrait être complétée par des mesures ciblées et spécifiques de soutien des familles à revenu modeste, que la venue d'un enfant peut jeter dans la précarité.

La proposition maximaliste du syndicat Travail.Suisse jette de la poudre aux yeux. Une allocation de 450 francs par enfant ne fait pas une bonne politique familiale. L'octroi à tous de prestations généreuses selon le système de l'arrosoir pèche par inefficacité. L'alternative qui consiste à offrir une allocation de base par enfant de 200 francs est en revanche un petit pas dans la bonne direction. Si le parlement devait la soutenir, ce serait une divine surprise dans un climat plombé par l'austérité et les craintes pour la solidité des régimes sociaux.

Le Conseil fédéral et la droite dure, qui refusent ce modeste geste au motif qu'il serait trop cher, s'aveuglent. Il faut en finir avec l'hypocrisie dominante consistant à promettre la lune aux familles à condition que cela ne coûte rien. Une politique familiale efficace a un coût, mais l'investissement sera rentable. L'exemple est donné par les pays scandinaves. Le Danemark et la Suède consacrent une part de leur PIB dix fois supérieure à l'effort de la Suisse pour l'accueil de la petite enfance. La souplesse dans l'organisation du travail en entreprise y est la règle, de sorte que les mères travaillent tout naturellement. Ce soutien aux femmes a des retombées économiques immédiates et génère un surplus de croissance. Quand des mères très qualifiées – et les femmes le sont toujours plus – ne travaillent pas, c'est un gaspillage de compétences pour l'économie et la société. La fiscalité doit aussi alléger le fardeau des familles: le travail du deuxième conjoint ne doit pas être pénalisant pour le revenu net du couple, après impôts.

Dans ce pays de faible natalité, très en dessous du taux de renouvellement de la population, il est temps de traduire dans des actes les promesses et les bonnes intentions dont se gargarisent tous les partis. Et d'en finir avec l'idée paralysante que la famille ne concerne en rien l'Etat.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.