«Des remous», comme le dit non sans euphémisme la RTS… Les Editions Le Robert ont donc défendu la semaine dernière l’ajout à la version en ligne de leur dictionnaire français du pronom «iel», permettant d’éviter une distinction de genre, après des critiques du ministre français de l’Education, Jean-Michel Blanquer, très conservateur sur ces questions d’égalité et contre l’écriture inclusive, notamment. Le Robert a néanmoins qualifié de «rare» ce nouveau pronom et se défend de tout militantisme, selon l’Agence France-Presse, position qu’on peine vraiment à croire.

Et de rappeler que «la mission du Robert est d’observer l’évolution d’une langue française en mouvement, diverse, et d’en rendre compte. Définir les mots qui disent le monde, c’est aider à mieux le comprendre.» D’ailleurs, croit-il bon de préciser et «n’en déplaise à certains, Le Robert n’a pas été subitement atteint de «wokisme» aigu, un mot non transparent» [pas encore défini], dont elles promettent cependant «bientôt la définition».

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En attendant, est bien obligé de constater Courrier international, «la France se scinde en deux, entre les pro- et les anti- «iel» […]. Et ce d’une manière parfaitement binaire», ce qui en ajoute au fossé idéologique qui les séparent: on est pour ou l’on est contre, il n’y a pas de nuance.

Pour l’académicienne Danièle Sallenave interrogée par Libération, cette polémique «est juste une tempête dans un verre d’eau orchestrée par les réseaux sociaux», comme tendraient à le prouver les Twittos ci-dessus et ci-dessous. «La planète brûle, les glaciers fondent, les migrants meurent dans nos océans et à la frontière biélorusse», dit-elle, «une femme est tuée par son conjoint tous les trois jours, le virus revient», mais on retient son souffle: «Faut-il ou non introduire dans la langue française un nouveau pronom?» comme le préconise le dico?…

… Un pavé dans la mare, grenouilles aussitôt de sauter et coasser. Je suis pour! Je suis contre!

Et au Québec, alors? «Des discussions aussi, mais bien moins clivées. Certains lexicographes estiment que Le Robert sort de sa fonction, en précédant l’usage plutôt qu’en le suivant». Courrier international a aussi fait, outre-Atlantique, un «petit tour de piste» des réactions à ce «iel» au Québec. «Nommer une chose, c’est la faire exister», salue par exemple l’autrice et professeure l’Université du Québec à Montréal Lori Saint-Martin, en se basant sur «l’importance, à ses yeux, du choix du Robert de suivre les mouvements très rapides qui agitent, depuis deux ou trois ans, la langue et ses réflexions entourant la diversité raciale et l’identité sexuelle». Suivre ou précéder, c’est encore toute la question…

Alors remontons l’histoire des idées. Selon L’Obs, «Jacques Derrida repose en paix à Ris-Orangis depuis 2004, mais toute son œuvre nous dit que le mot «iel, loin d’être un mot émancipateur, est un mot réactionnaire et discriminatoire, d’origine patriarcale. Ce pronom personnel neutre né de l’écriture inclusive, […] a un défaut de construction et de déconstruction» – le virus de la déconstruction de notre langue», prétend en outre Le Figaro. «Première malfaçon de iel, ce mot commence mâle. Il débute par le i de il. Comme Adam précède Eve, le i de il précède le e initial de elle, ravalé encore une fois au deuxième rang. Comme si, née d’une côte de il, elle devait naturellement lui céder la préséance»…

… Dans le mot iel résonnent et perdurent la hiérarchie traditionnelle et la violence symbolique du privilège masculin

Voilà qui est dit. Pour Nadine Vincent, qui n’est pas tombée de la dernière pluie non plus, «entrer un nouveau mot dans un dictionnaire, quand c’est un mot plein (nom, verbe, adjectif), ça se gère assez bien. […] Entrer un nouveau pronom qui suppose la création d’un nouveau genre neutre en français est une tout autre histoire», martèle cette professeure de communication à l’Université de Sherbrooke, au Canada.

«Comment s’accorde-t-il? Iel est arrivé/arrivée/arrivae? Quel est le pronom complément direct? Je le/la/lae/lu vois? Et le démonstratif? Cellui, céal?» Bref, Le Robert «prétend ici à l’inclusion, mais c’est plutôt un acte de marketing, puisque aucune des missions du dictionnaire n’est ici respectée». 

Pire: «L’usager se retrouve face à un mot qu’il ne sait pas comment utiliser dans la langue, et on lui soumet même une autre forme possible: «ielle», qui, pour la majorité des gens, aura l’air d’un féminin, ce qui est le comble de l’absurde pour un pronom neutre! Un acte de marketing? Le Robert en ligne, c’est le terrain de jeu du Robert. C’est comme un ballon en politique: ils lancent un mot là et observent. La vraie question, c’est si «iel» va être dans la version papier au mois de mai. Les ventes de dictionnaires traditionnels sont en chute libre depuis quelques années. Il y a de plus en plus de concurrence avec les dictionnaires gratuits en ligne. Et «iel» est déjà dans le Wiktionnaire, depuis avril 2015»!

C'est aussi ce que pointait le linguiste Bernard Cerquiglini, recteur de l’Agence universitaire de la francophonie et présentateur de l’émission «Merci professeur!» sur TV5Monde et invité de La  1re de la RTS ce matin, entre scepticisme et hostilité: que devient «iels» quand il n'est pas sujet? Iels arrivent, mais comment dire que je le/la vois? 

«Mourir pour le circonflexe»

Pour le magazine Têtu, qu’on ne soupçonnera pas de binarité excessive, «naturellement, la fine fleur des sites d’extrême droite – qui ne prend jamais de week-end – s’est jetée sur l’info pour se vautrer dans son registre préféré: la (fausse) panique morale. La langue française, que disons-nous, la République, est menacée!» Et de préciser que «la première édition du Robert, en 1964, fut en partie menée par Josette Rey-Debove – première femme lexicographe française – qui était pointilleuse quant au tout masculin. Un fier héritage qui persiste. […] Pendant la réforme de l’orthographe des années 90, il y en avait qui étaient prêts à mourir pour l’accent circonflexe», se remémore Marie-Hélène Drivaud, directrice éditoriale. «L’écriture inclusive est un sujet hautement inflammable et comme tout le monde se croit linguiste, les passions se déchaînent»…

… Les vrais linguistes du Robert, elleux, ont bien compris que dans la langue, c’est l’usage qui prime

Hé là, ces elleux, on verra bien, hein?


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