Il était une fois

La propagande russe, des origines à nos jours

En 1946, une brochure éditée aux Etats-Unis dévoilait une «conspiration» des puissances occidentales contre la Russie, organisée via Léon Trotski. En 2014, la conspiration est toujours l’argument du Kremlin

Il était une fois

La propagande russe, des origines à nos jours

Le monde de la propagande politique est vaste et la Russie ­y occupe une place de choix. Avoir tenu trois quarts de siècle avec un parti unique et une foule d’affidés à travers le monde atteste du savoir-faire de ses dirigeants en la matière. La culture de la désinformation est bien ancrée dans l’appareil d’Etat. Vladimir Poutine en est le dernier héritier, assez effronté pour faire croire que les soldats russes dépêchés en Ukraine orientale sont des militaires en vacances.

L’argument servi pour obtenir la bienveillance du public consiste à poser la Russie comme un Etat menacé. «L’Occident» lui voudrait du mal par tous les bouts, militairement avec l’OTAN, culturellement avec l’incitation à la dépravation des mœurs, économiquement avec le dollar, l’euro et des règles de la concurrence, politiquement avec l’infiltration d’ONG subversives, etc. Lui, Vladimir Poutine, aurait à se dresser contre toutes ces menaces, il faudrait donc le «comprendre». Avant lui, c’était Staline qu’il fallait comprendre.

En 1946, paraissait aux Etats-Unis une brochure intitulée La Grande Conspiration contre la Russie. Elle était préfacée par un sénateur de Floride, Claude Pepper, un démocrate de gauche connu pour son soutien au New Deal, son anti-racisme, ses efforts pour l’amélioration de la condition ouvrière et des soins de santé. En 1945, il avait rencontré Staline, «un homme auquel les Américains pouvaient faire confiance», disait-il alors. La brochure qu’il mettait sous sa garde avait pour but une «meilleure compréhension internationale de la Russie».

Les auteurs, Michael Sayers et Albert E. Kahn, étaient deux intellectuels particulièrement compréhensifs. Sayers, un poète irlandais, protégé de T. S. Eliot et proche de George Orwell, était parti aux Etats-Unis en 1936, où il avait épousé la fille d’un anarchiste italien qui avait contribué à sa radicalisation. Il avait fait la connaissance de Kahn, journaliste et photographe communiste issu d’une famille d’industriels avec laquelle il avait rompu. Les deux virtuoses du complot international avaient publié ensemble en 1942 deux best-sellers pro-soviétiques, copiés-collés géopolitiques tout droit sortis de la Pravda.

Leur Conspiration commence par un exposé de la guerre civile des années 1918-1921, vue comme une guerre non pas contre les bolcheviks mais contre la Russie elle-même. Il ne saurait en effet exister de Russes anti-bolcheviks sinon sous la forme d’agents manipulés par les puissances étrangères. Ceux-ci se multiplient sous Staline. Au sommet de cette «cinquième colonne», Léon Trotski, le «traître» absolu.

Pour le confondre, lui et ses prétendus commanditaires, les deux auteurs s’appuient sur les «aveux» arrachés par le procureur Vychinski aux accusés dans les divers procès intentés contre les opposants dans les années 1930, contre le «Centre terroriste trotskiste-zinoviéviste» (1936), contre le «Centre anti-soviétique trotskiste de réserve» (1937), contre les généraux de l’Armée rouge, notamment Toukhatchevski, (1937), et enfin contre «les 21», dont Boukharine et Rakovski (1938). Les déclarations de tous ces «coupables» devant leurs juges sont présentées comme des «révélations». Thèse fortifiée par des citations de l’ambassadeur américain Joseph E. Davies, observateur naïf des procès de 1938: «Toutes les faiblesses et les vices de la nature humaine ont été exposés pendant ces procès, qui ont mis en évidence un complot pas loin d’avoir réussi à renverser ce gouvernement», écrit-il à sa fille.

Sur la base de ce matériel policier pris pour argent comptant, Kahn et Sayers construisent un scénario à suspense où Trotski est le Judas à la solde de l’Allemagne et du Japon. Il s’agit de le détruire jusque dans sa mort, une mort lamentable puisque, à en croire les deux auteurs, il tombe sous les coups de piolet d’un trotskiste déçu, aveuglé par la colère contre un Trotski qui lui a interdit d’épouser Silvia Ageloff, la femme de ses rêves! Se rendant à la police mexicaine, le pseudo-trotskiste, qui se fait appeler Jacson, déclare, comme s’il lisait sur un prompteur du Kremlin: «Au lieu de me trouver en face d’un chef politique dirigeant la lutte de la classe ouvrière, j’étais devant un homme qui ne désirait rien d’autre que de satisfaire ses besoins, ses désirs de vengeance et sa haine, qui utilisait la lutte des travailleurs pour cacher sa mesquinerie et ses misérables calculs.»

La brochure se termine sur des mots dramatiques: «La mort de Léon Trotski n’a laissé qu’un seul candidat à un rôle napoléonien pour la Russie: Adolf Hitler.»

Dans les années 1960, le préfacier Claude Pepper deviendra anti-communiste, il soutiendra les Contras au Nicaragua. Michael Sayers sera mis sur la liste noire du maccartisme puis poursuivra sa carrière en écrivant des séries hollywoodiennes, dont un James Bond, Casino Royale. Quant à Albert E. Kahn, il proposera à Nikita Khrouchtchev de lui écrire sa biographie, mais trop tard: l’homme aura déjà perdu le pouvoir, non sans avoir au préalable dénoncé les procès de Moscou, donc détruit toute l’assise argumentaire de La Grande Conspiration contre la Russie.

Les accusés des procès de Moscou seront réhabilités en 1957. L’assassin Jacson retrouvera son vrai nom: Ramon Mercader, agent du Guépéou, la police secrète de Staline.

La «conspiration» n’en continue pas moins, les paroles changent mais la musique est intacte.

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