La série Westworld de Jonathan Nolan a été l’un des grands événements de l’année 2016 dans le petit monde des séries télévisées. Immense parc d’attractions conçu par un savant, fou ou visionnaire selon les points de vue, cette reconstitution de l’univers des cowboys pousse le réalisme au point de permettre à ses riches clients de vivre la conquête de l’ouest en compagnie de bandits, de filles de saloon et de desperados «joués» par des androïdes singeant à la perfection les êtres humains. Au terme de la première saison (la suite est prévue pour 2018) survient alors l’inévitable question, induite par les subtiles manipulations d’un scénario ciselé pour déconcerter le spectateur: les robots si sophistiqués de Westworld peuvent-ils se métamorphoser en humains? Peuvent-ils acquérir ce qui distingue ces deniers, à savoir une conscience?

Une question qui n’est pas innocente

La question n’a rien d’innocent au vu des développements irrésistibles que connaît la recherche en matière de génomique. Sera-t-il possible de faire converger à un moment donné l’amélioration constante de l’être humain et le perfectionnement de la robotique? Arrivera-t-on, à la jonction de la recherche médicale et de l’espace infini du numérique, à créer un être nouveau façonné par une «ingénierie humaine» qui ne constituerait qu’un maillon supplémentaire de la chaîne du progrès humain?

C’est ce champ des possibles qu’interpelle le transhumanisme dont s’empare un nombre croissant de penseurs. Science-fiction pour les uns, lubies de marginaux déjantés pour d’autres, le transhumanisme ne peut plus être éjecté du débat: c’est le mérite de Luc Ferry qui, dans son dernier livre – La révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies (Plon, 2016) – d’une part, en appelle à une vraie réflexion sur le sujet, que l’on y soit favorable ou non, et, d’autre part, montre l’intimité entre la recherche médicale et la révolution qu’annonce l’ère digitale.

Les philosophes agitent le chiffon rouge

Nombreux sont les philosophes qui agitent le chiffon rouge. C’est vers l’annihilation de l’individu que nous entraîne la science, clament Michael Sandel, Jürgen Habermas ou Francis Fukuyama. L’essence même de l’homme est désormais en péril: l’individu s’apprête à procéder au remplacement de lui-même par une machine plus ou moins humanisée.

Les avocats du transhumanisme déplorent le manque d’envergure de ces thèses. L’homme vise le progrès depuis qu’il est entré dans une phase de son histoire où la raison doit l’aider à améliorer son cade de vie, ses performances, sa santé. Pourquoi faire tomber un couperet sur un élan historique dont rien ne justifie l’arrêt inopiné?

Selon eux, les angoisses de leurs contradicteurs reposeraient sur un malentendu: la société accepte l’action humaine sur le corps si elle a une finalité thérapeutique mais, hypocritement, s’offusque s’il s’agit de procéder à une amélioration globale des capacités intellectuelles ou physiques de l’individu. Pour le philosophe Gilbert Hottois (Le transhumanisme est-il un humanisme? Académie royale de Belgique, 2014), le transhumanisme n’est qu’un nouvel humanisme!

Ce que dit Luc Ferry

Luc Ferry se distancie de ces deux approches et tente au contraire de les combiner. Pour lui, il est illusoire de croire que l’on pourra stopper le progrès technique au nom de principes moraux indiscutables en eux-mêmes. Il s’agit donc de contrôler le développement du chantier transhumaniste au moyen d’une régulation étatique appropriée. Il faut en effet absolument éviter de laisser le champ libre à des pays dotés d’une vision des droits de l’homme moins élaborée que la nôtre et qui pourraient nous conduire à l’horreur absolue. Mais comment s’y prendre? Ferry voit dans le diagnostic préimplantatoire (DPI) la limite à ne pas franchir.

Or la Suisse vient d’accepter de la façon la plus démocratique une loi régissant clairement la matière. Comment dès lors séparer l’acceptable de l’inacceptable? Il estime que c’est dans l’espace public que doit s’édifier la régulation attendue plutôt qu’au sein de la société civile, livrée aux intérêts particuliers. Dans quel cercle enchâsserait-il la votation helvétique?

Le peuple suisse sera de plus en plus sollicité

Le philosophe français, comme ses collègues d’ailleurs, sont tous d’accord, et nous avec eux, pour exiger un effort régulatoire important dans un domaine qui propulse les limites de l’humain dans une dimension inédite. Mais selon quelles procédures? Leurs plaidoyers respectifs sont extrêmement lacunaires sur ce point. Mais en vertu de quel principe supérieur l’espace public afficherait-il une neutralité plus sûre qu’une société civile assez filandreuse? Cet espace ne peut revêtir une épaisseur organique qu’à travers des procédures organisées et susceptibles de déboucher sur des décisions opérationnelles.

C’est ce qu’offre la démocratie directe à la mode helvétique. Il est donc à parier que le peuple suisse sera de plus en plus sollicité sur des questions ayant à voir de près ou de loin avec l’amélioration ou l’«augmentation» de l’homme, et tant mieux. Lui seul peut décider sur son avenir politique, mais aussi biologique.


Olivier Meuwly, historien et essayiste


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