Opinion

La prostitution: l’interdire ou la reconnaître?

OPINION. Le débat sur la prostitution ressurgit entre la Frauzentrale (principalement alémanique) et le mouvement «Le travail du sexe est un travail» (principalement romand), explique le professeur de criminologie André Kuhn, qui doute que de nouvelles lois apportent un mieux aux prostituées

En matière de prostitution, le débat ces jours-ci fait rage entre les tenants de son interdiction par l’intermédiaire de la criminalisation des client(e)s («Frauenzentrale Zürich») et les tenants de sa reconnaissance comme un travail ordinaire (mouvement «Le travail du sexe est un travail»), le tout sur fond de dignité des personnes qui s’adonnent à la prostitution.

Oui, la dignité des personnes s’adonnant à la prostitution doit être protégée. Mais si, comme le prétendent les tenants de la pénalisation – probablement avec raison dans bon nombre de cas –, les travailleurs et les travailleuses du sexe vivent souvent dans la détresse et la misère sociales, ce n’est pas en leur retirant une source potentielle de revenu qu’on les sortira de cette détresse. Les tenants de la criminalisation retournent en effet le sens de la causalité en faisant croire que la prostitution génère la misère sociale, alors que la réalité est bien plus souvent inverse: la détresse sociale peut mener à la prostitution.

Sortir de la détresse sociale

Pourquoi dès lors ne pas lutter ensemble contre la misère sociale afin que certaines personnes ne soient plus amenées à se prostituer pour s’en sortir. Lutter contre la prostitution en tant que telle est en effet une manière de lutter contre les effets du mal et non contre le mal lui-même; cela équivaut à prendre un médicament contre la fièvre plutôt que contre la maladie qui en est à l’origine. Abolir la prostitution ne fera dès lors pas disparaître la misère sociale de celles et ceux qui s’y adonnent. Faire de la prostitution un métier comme les autres – et donc pratiqué par des personnes aussi respectables que nous tous – permettrait ainsi, bien mieux que son interdiction, de faire un pas vers la sortie de cette détresse sociale.

Les tenants de la criminalisation oublient que les pressions faites sur des personnes qui s’adonnent à la prostitution sont déjà punissables

Par ailleurs, criminaliser la clientèle revient à lui donner encore plus de pouvoir sur la personne qui – malgré une interdiction – se prostituera tout de même pour tenter de se sortir de sa situation de détresse. Vu que les client(e)s prendront un risque pénal, ils/elles exigeront davantage de la personne s’adonnant à la prostitution, attentant ainsi encore plus à sa dignité, voire à sa santé.

Les tenants de la criminalisation semblent oublier que les pressions faites sur des personnes qui s’adonnent à la prostitution par un(e) client(e) ou par un(e) proxénète sont déjà punissables. Il existe ainsi des dispositions pénales réprimant notamment la contrainte (art. 181 CP), l’encouragement à la prostitution (art. 195 CP), l’abus de la détresse (art. 193 CP), la traite d’êtres humains (art. 182 CPS), etc. Si toutes ces dispositions ne permettent pas d’éradiquer la prostitution sous pression, ce n’est pas l’ajout d’une nouvelle infraction qui le permettra…

Au nom de la liberté individuelle

Finalement, non seulement il est possible de lutter plus efficacement contre la prostitution due à la détresse sociale qu’en l’interdisant (en s’en prenant par exemple aux causes de la détresse elle-même plutôt qu’à l’un de ses symptômes), mais il est de surcroît hautement questionnable de vouloir s’en prendre à la prostitution exercée intentionnellement, en connaissance de cause et sans aucune forme de pression. La bien-pensance qui consiste à avancer des arguments moraux pour interdire toute forme de prostitution oublie qu’il existe une liberté individuelle qui doit, elle aussi, être respectée.

Une personne qui s’adonne à la prostitution de son plein gré ne nuit en effet aucunement à autrui et ne devrait dès lors pas voir son activité interdite. Qui plus est, on omet ainsi qu’il existe même des personnes – hautement respectables, mais certes très minoritaires – qui mettent leur corps à disposition, contre rémunération, pour satisfaire les besoins sexuels d’autres personnes incapables de les assouvir autrement, parce qu’invalides par exemple. Voulons-nous véritablement interdire ce genre de don de soi qui va bien au-delà que ce que bon nombre de bien-pensants seraient eux-mêmes prêts à faire pour leur prochain?

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