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Marc Dupuis. (photo: Florence Lepdor)

Opinion

Publish or perish, à qui profite le crime?

Pour Marc Dupuis, président d'ACIDUL, l'Association du corps intermédiaire et des doctorant.e.s de l'Université de Lausanne, l'emballement du système des publications n'est qu'une facette du libéralisme scientifique qui s'attaque aux personnes, aux structures et à la science

Marc Dupuis est assistant diplômé à l'Institut de psychologie, vice-président sortant du Conseil de l'Université de Lausanne, et président d'ACIDUL, l'Association du corps intermédiaire et des doctorant.e.s de l'Université de Lausanne


Le «publish or perish» – qu'il faut traduire littéralement par une impérative: «publiez ou crevez» – désigne une dérive qui concerne les publications scientifiques, et la pression à publier toujours plus (...) A titre personnel, je souhaiterais souligner le pur libéralisme scientifique dont il est question, qui s'étend au-delà des questions de publications.

En effet, cette forme d'emballement du système scientifique dépasse de très loin la définition intuitive que l'on s'en fait. C'est un emballement sans fin, mais surtout sans finalité: publier plus, à moindre temps. Ou mourir (professionnellement, tout du moins). Cette philosophie, même minimaliste, est la porte ouverte à des dérives à toutes les échelles possibles: 

- Au niveau des individus, la frontière entre le professionnel et le privé se dilue de sorte que le «bon chercheur» (ou la bonne chercheuse) travaille sans compter ses heures, son temps libre et ses autres projets personnels qu'il faut tacitement mettre entre parenthèses.

- Au niveau des pratiques, le besoin de vitesse incite à recourir aux raccourcis. Dans les cas les plus légers, il arrive bien souvent de bâcler une étude, que ce soit dans sa rédaction, voire dans la réflexion sous-jacente; ce dernier cas conduit ainsi à la multiplication de recherches valides, bien que sans portée aucune, qu'elle soit pratique ou théorique. Dans les cas les plus graves, les raccourcis conduisent les chercheurs à la fraude sous des formes diverses (plagiat, usurpation de la paternité d'une recherche, voire falsification pure et simple des données ou des résultats).

- Au niveau de l'institution elle-même, une de ses manifestations est l'engagement des collaborateurs à temps partiel pour leur demander de travailler à temps plein.

- Au niveau inter-institutionnel, la compétition se prolonge entre universités, hautes écoles et EPF via les classements basés sur les publications, lesquels pondèrent les publications de haute qualité et de haute visibilité, tout en fonctionnant de telle manière que dix publications médiocres peuvent valoir plus d'une publication d'exceptionnelle qualité et portée scientifique.

- Au niveau des politiques de carrières, la pyramide s'élargit, inexorablement: tandis que le nombre d'étudiants augmente, celui des personnes qui accéderont à une carrière scientifique n'augmente pas dans les mêmes proportions, et celui des personnes qui accéderont enfin à l'Alma mater augmente encore plus lentement. L'offre augmente via le nombre d'aspirants-professeurs, pas la demande. Le travail de chaque scientifique en concurrence est de fait dévalué, indépendamment de sa valeur intrinsèque. 

L'immense bénéfice des éditeurs

Enfin, dans cette logique de surabondance des publications, il est impératif de rappeler que les chercheuses et chercheurs ne sont (sauf cas exceptionnel) pas rémunérés pour leur investissement bénévole, que ce soit en tant qu'éditeurs des revues scientifiques, ou qu'experts consultés plus ou moins ponctuellement pour évaluer des articles. Les chiffres d'affaires proprement hallucinants des revues restent au bénéfice exclusif des grands groupes éditoriaux, qu'ils soient alimentés par les financements «Gold Open Access» (où les frais de publications sont assurés par l'auteur de celles-ci), ou par les financements classiques (abonnements des bibliothèques universitaires, et subventions gouvernementales). Le business est d'ailleurs si juteux que les revues prédatrices se multiplient: le quotidien du scientifique d'aujourd'hui est de recevoir chaque semaine une bonne vingtaine d'invitations de journaux acceptant sans scrupule aucun de publier n'importe quel article, du moment qu'on est prêt à payer de sa poche en tant qu'auteur.

A la question «à qui profite le crime?», on peut relever que seuls les géants éditoriaux tirent leur épingle du jeu, ce qui revient d'ailleurs à voir des groupes privés s'enrichir dans une large mesure sur le dos du contribuable. Au-delà, là où l'économie a atteint ses limites en 1929, la recherche scientifique semble être devenue esclave d'un même fonctionnement qui la dépasse: en spéculant sur la valeur des chercheurs, de leur travail, de leur temps et de leurs institutions, le système est finalement victime de sa propre compétitivité. Si au seul niveau des recherches publiées, on se dirige vers un relativisme total où les conclusions valides vaudront autant que les résultats infondés, au niveau humain, on tend immanquablement vers une dévaluation telle du travail du scientifique qu'il deviendra tout bonnement invivable!

Enfin, pour donner un aperçu complet sur la question, force est de souligner que cette évolution du monde scientifique voit également émerger ses résistances et ses visions alternatives. ACIDUL, à l'instar d'autres associations en Suisse, notamment nos collègues de Zürich (la VauZ), milite d'ailleurs pour une recherche de qualité (au détriment de la seule quantité) via une pétition en dix points à trouver sur son site.

Si cette démarche n'a pas pour prétention de lutter à elle-seule contre un système dont les frontières ne s'arrêtent pas à la Suisse, elle pourrait au moins ralentir l'emballement, ne serait-ce que localement, et créer des émules.

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