Editorial

La pudeur vice et vertu

Le XXIe siècle serait-il redevenu pudique, certains diront pudibond? On peut le croire. Sur les plages, les filles ont remis le haut de leur bikini, que leurs aînées avaient abandonné en signe de liberté. Sur les réseaux sociaux, il est des images que l’on ne poste pas sous peine d’être exclu: seins nus, fesses, sécrétions corporelles. Dans la rue, la réserve musulmane semble séduire un nombre croissant de jeunes filles qui voient dans ce code vestimentaire le moyen de protéger leur espace intime, ou de le réserver.

On remarquera que la pudeur concerne en priorité les femmes. C’est elles qui doivent être discrètes, modestes et se protéger des regards concupiscents. Qui est la femme? Celle qui se cache! Si l’habit ne fait pas le moine, il fait le genre. Plus la société est sexuée, plus la pudeur est codifiée, avec la honte comme corollaire.

De toute manière, la pudeur est ambiguë. Elle cache souvent pour mieux révéler. C’est une coquette, parfois une vicieuse. A la Renaissance, par exemple, elle a érotisé le monde en désignant comme désirable ce qu’elle était censée condamner, ou en se complaisant dans le récit détaillé des turpitudes qu’elle dénonçait. C’est la démonstration de Dominique Brancher dans son livre à paraître aux éditions Droz, Equivoques de la pudeur. Fabrique d’une passion à la Renaissance.

Sentiment naturel ou culturel? Valeur universelle ou relative? Pour faire court, on dira que la pudeur est un droit fondamental, celui de préserver son intimité, et une convention collective. Qu’elle est la gardienne de l’estime de soi et l’assurance d’une entente sociale: il y a des choses qui se font, d’autres pas; qui se disent, d’autres pas.

Et quelles sont ces choses aujourd’hui? Paradoxalement, depuis qu’on rhabille les corps – ou plutôt leurs imperfections – on met à nu l’espace privé, encouragé par les technologies de la communication qui permettent d’avoir accès à toutes les données. On ne doit rien cacher, ni au fisc, ni à l’Etat, ni aux médias, ni à ses amis, sous peine d’être un mauvais citoyen ou un ringard de premier ordre. Tout montrer, parfois jusqu’à l’obscénité. Parle-t-on d’impudeur ou d’outrage à la décence? Non, on évoque la transparence et le bien collectif. Pourtant, quand elles deviennent obligatoires, pudeur et transparence ne sont que les deux faces d’une même tyrannie qui vise le contrôle des corps et des âmes. En doses mesurées, en revanche, elles fonctionnent comme des régulateurs, et assurent l’immunité des meilleures démocraties.

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