il était une fois

La puissance impuissante

Pourquoi les nations les plus et les mieux armées ne peuvent ni gagner les guerres d’aujourd’hui ni y mettre fin

Il était une fois

On admet que l’abandon militaire dans lequel est laissée l’opposition syrienne résulte des expériences occidentales traumatisantes en Afghanistan et en Irak. Le choix de ne pas intervenir en faveur des insurgés, regrettable du point de vue moral, est commandé par la conviction largement partagée que la force ne peut pas produire le résultat politique espéré. La contradiction entre la puissance militaire théorique des candidats à l’intervention et leur impuissance pratique rend maussade. Pour y échapper, on met l’espoir en une négociation. Un espoir peut-être démesuré, mais pour l’instant, il n’y en a pas d’autre.

Dans un chapitre du livre Justifier la guerre?, le général français Vincent Desportes, ancien directeur du Centre de doctrine et d’emploi des forces, énumère de façon lumineuse les raisons de l’obsolescence de la puissance militaire dans les situations de guerres civiles ou régionales éloignées. Il explique comment et pourquoi le taureau s’effondre ou se retire devant le matador.

La dissymétrie des enjeux favorise le faible, dit-il. «Lorsque ses intérêts sont élevés, le fort peut adopter un comportement dur facilitant la victoire. Les droits civils peuvent être limités et les lois de la guerre ignorées. Quand la survie n’est pas en jeu, l’engagement n’est pas absolu et il est moins durable.» Plus les intérêts du fort sont limités, plus il est politiquement fragilisé en politique intérieure.

«La puissance elle-même relativise les enjeux. Plus on est fort et plus les intérêts apparaissent limités, ce qui conduit souvent les grandes nations à «perdre les petites guerres» parce qu’il ne leur est pas possible de passer outre les lois habituelles de la morale et de la guerre.»

La politique de la terre brûlée employée par le général Bugeaud en Algérie contre Abd el-Kader, la violence extrême appliquée au Tonkin ou à Madagascar par les généraux Gallieni et Lyautey, comme par Lord Kitchener contre les Boers (1899-1902), posaient la brutalité comme la meilleure méthode de contre-insurrection. Aujourd’hui, un gouvernement démocratique peut difficilement élever le niveau de violence pour l’emporter. La raison d’Etat ne prévaut plus sur les raisons morales. D’ailleurs, si la guerre est malgré tout gagnée par l’application d’une violence maximale, comme lors de la bataille d’Alger (1957), la «paix» qui suit est fragile et brève.

Les restrictions ne concernent que le fort. Le faible peut contourner les règles, ignorer les droits de la guerre, installer les combats dans les zones civiles, ne pas porter d’uniforme et recourir à des tactiques de type terroriste. Il n’existe pas entre le fort et le faible de vision commune de la modération puisque le faible, avançant des causes absolues, religieuses, ethniques ou de survie économique, est dans une logique de guerre totale, radicale, et ne fixe aucune contrainte à son action.

Desportes ajoute à ce constat le fait que la vie n’a pas le même poids dans les deux camps, la démographie régressant dans l’un et galopant dans l’autre. Dans les conflits asymétriques, le rapport des pertes humaines est en moyenne de 1 à 8 (Algérie: 30 000/250 000; Vietnam: 58 000/1 000 000; Irak: 3800/150 000 en 2007). Le faible résiste beaucoup plus longtemps à l’usure qu’il inflige au fort.

Sur l’échelle du temps, le rôle de la démographie s’est inversé. A l’époque des conquêtes coloniales et jusqu’au début du XXe siècle, les puissances occidentales étaient les pays les plus peuplés et elles intervenaient dans des contrées sous-peuplées. Aujourd’hui, c’est le contraire. Si la technologie – bombardements de précision, drones – peut donner l’illusion de compenser l’inversion des nombres, elle ne porte plus ce sentiment de légitimité qui allait avec la supériorité numérique.

La puissance, selon le général, est ainsi marquée par un paradoxe majeur: sa logique pousse à son renforcement continu, mais ce renforcement conduit à sa contestation et, sur le terrain, à des pratiques visant à le contourner. Le faible ne s’expose pas. Il s’absente de là où il est attendu. De sorte que la puissance théorique tombe dans le vide que l’adversaire lui tend.

Le facteur temps favorise également le faible: il lui suffit de ne pas perdre pour être finalement vainqueur. Tandis que le fort démocratique paie le temps d’un coût politique élevé: sa société exige un retour rapide sur investissement, une victoire proche qui, si elle tarde, remet en cause l’entier de l’engagement. On compte que pour espérer une victoire, une force contre-insurrectionnelle doit représenter un ratio de 2% à 5% de la population concernée. Or Bagdad a 5 millions d’habitants et Kaboul 3! Il n’y avait que 370 000 habitants à Alger pendant la «bataille».

En l’absence d’une capacité d’engagement très importante, sur un temps long, à un coût presque illimité, il est déraisonnable d’utiliser l’instrument militaire pour parvenir aux fins politiques voulues, conclut Vincent Desportes. Quel autre instrument, alors? Le politologue Pierre Hassner rappelle mélancoliquement que «la politique, la morale, le droit et la force ne convergent pas nécessairement. Ils demandent à être conciliés par des efforts et des compromis toujours recommencés. Dialogues, négociations, traités, mais aussi démonstration de puissance, de résistance et de solidarité peuvent conduire à une paix «taciturne et toujours menacée», comme il dit en parodiant Alfred de Vigny.

Justifier la guerre? De l’humanitaire au contre-terrorisme, sous la direction de Gilles Andréani et Pierre Hassner, 2e édition revue et augmentée, Presses de Sciences Po, Paris 2013.

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